Un hommage personnel à Anne Hébert :
une lettre détachée de mon journal intime

Samedi, le 22 janvier 2000, Anne Hébert mourrait. Après que les grands ténors se soient exprimés sur sa disparition, après avoir lu tous ces hommages, après avoir fait rouler dans ma tête toutes ces expressions qui caractérisent, volontiers et à juste titre, son œuvre et sa personne, donc après ces Anne Hébert - Figure emblématique du Québec, Anne Hébert - Grande prêtresse de la littérature québécoise, Anne Hébert - Première Dame de nos Lettres, Anne Hébert - Figure de cristal, phare, poète, romancière, auteure dramatique et radiophonique, scénariste et nouvelliste, après, bien après, quand ce fut le silence, je me suis souvenue...

Toute jeune, je découvre Anne Hébert, non pas celle encore de papier et d’encre, mais celle de pellicule et de sel d’argent, celle de Claude Jutra, et par le truchement de la télévision s.v.p. Enfant de la télévision, va ! Ce soir là, grâce au petit écran, je fis une pierre deux coups, si ce n’est pas trois. Je me laissai séduire par le jeu d’une comédienne, par le génie d’un cinéaste et par la trame narrative exceptionnelle d’une certaine romancière nommée Anne Hébert. Ainsi, Kamouraska, fut le premier film pour lequel j’eus la permission de me coucher très tard, alors que j’allais à l’école le lendemain. C’est la faute de ma mère, encore ma chère mère ! Elle avait adoré le roman. Elle divinisait Geneviève Bujold. Il fallait tout naturellement que sa fille partage avec elle cette histoire d’amour et de sang, ce fond seigneurial et enneigé, cette société médisante et suffocante faite de pactes tacites, rongée par la haine de l’Anglais et la peur de l’amour. Plus grande, après bien des films partagés en catimini avec ma mère, quand l’idée me vint de devenir comédienne, étrangement, c’est vers Anne Hébert que je me tourne pour le choix d’une scène dramatique à présenter en audition. Entre-temps, j’avais lâché la t.v. pour l’improvisation et la lecture ! La pièce Le temps sauvage me semblait toute désignée. J’aimais la poésie des répliques, quoique je ne saisissais pas encore toute la portée anticléricale de son thème. Je serai Isabelle, celle par qui la délivrance arrive, celle par qui la liberté triomphe de l’ignorance et du péché. Je fus acceptée à l’école de théâtre.

Jeune comédienne diplômée, et déjà en peine d’amour, voilà qu’un inconnu place entre mes mains un étrange roman d’amour. Il venait sans le savoir de me faire oublier définitivement l’insipide innocent qui ne m’aimait pas. Héloïse me transporta dans un monde de vampires, de chaussons de ballet et de couloirs de métro. Les personnages étaient jeunes, modernes, électrisants, l’écriture lancinante et poétique, l’univers fait d’ombres, de mystères et d’âmes blafardes! Des fantômes dans le métro de Paris! Ils avaient vingt ans, j’en avais tout autant. Je me passionne donc pour cette nouvelle Anne Hébert que je redécouvre. J’entreprends de lire plusieurs de ses oeuvres. Je me laisse de nouveau entraîner dans l’univers de la littérature fantastique avec Les Enfants du sabbat. J’enchaîne avec Les Fous de Bassan. Je lis enfin Kamouraska. Et je découvre la violence de sa poésie dans Le Torrent. Mais le grand émoi est pour plus tard.

Devenant une jeune femme, l’idée soudain me prend de poursuivre impérativement des études universitaires. Je choisis la littérature, ne me souciant pas le moins du monde que l’œuvre d’Anne Hébert poursuivait son long chemin en moi, et qu’elle allait me rattraper encore et encore, toute absorbée que j’étais par l’étude des Voltaire, Diderot, Proust, Camus, Yourcenar et compagnie. Puis survient le choc. L’heure moins réjouissante des dissertations universitaires était arrivée. Dans mon lot de malheurs, c’est-à-dire, quatre-vingt livres à lire en deux trimestres, autant de fiches descriptives à établir, dix analyses à fournir par trimestre, le temps soudain se suspendit et surgit l’illumination: Le Tombeau des rois. Ce recueil de poèmes est encore à ce jour ce que j’ai lu de plus puissant et de plus majestueux en poésie. Anne Hébert venait encore de me plonger dans un univers intérieur insoupçonné et incomparable. Elle venait encore de me faire grandir.

Samedi, le 22 janvier 2000, Anne Hébert mourrait. Il a fallu la mort de l’écrivaine pour que je me souvienne de l’importance de son œuvre. Il a fallu le silence pour que j’en prenne conscience. Je me souviens donc de la transparence de son style, de son aspect cristallin, de sa pureté. Mais je sais que son écriture peut exploser sourdement et ronfler comme un vent omniprésent qui rend fou. Les amants de sa poésie pataugent dans une eau verte qui malgré son opacité repoussante, procure un effet salvateur et bienfaisant. Toujours dans sa poésie, l’amant intériorisé au cœur de l’aimée vient s’y réfugier ou s’y pendre comme aux poutres de l’âme. Il faut lire La Chambre fermée. Elle excelle dans ses structures narratives. Souvent fragmenté, très serré, le récit avance parcimonieusement et adroitement, grâce à de savantes évocations sensorielles comme dans Kamouraska par exemple. Le froissement d’un tissu suffit à faire jaillir les remémorations. Souvenirs qui ne se présentent d’ailleurs à la conscience du personnage que parce qu’ils sont en étroite concordance avec son état psychologique et sa propension à se livrer. Puis, je me souviens encore que la jeunesse bouillonne toujours chez Anne Hébert. Elle conteste fort. Son féminisme discret s’impose miraculeusement avec force. Il est homéopathique. Elle ne cache rien, ne mise pas sur le mensonge et encense les retournements de l’enfance. Bref, son œuvre jalonna ma vie de jeune fille et de jeune femme. Elle est comme ce familier Saint-Laurent. Un fleuve que l’on positionne toujours inconsciemment dans l’espace et qui nous rattrape toujours quelque part, à l’est ou à l’ouest, au nord comme au sud. Il ne me reste qu’un dernier hommage à lui rendre : celui d’achever la lecture de son œuvre.

Mme Anne Hébert, au revoir et à bientôt !

Pour les internautes qui désireraient une description complète de son œuvre (parutions, prix littéraires, études, etc) ou des renseignements sur sa biographie, je vous invite à consulter un site intitulé: Anne Hébert, le site complet. Pour sa filmographie et afin de connaître les titres de quelques documentaires qui lui sont consacrés, voir le site de O.N.F. Je vous enjoins aussi d’aller lire les articles des quotidiens La Presse et Le Devoir. Stanley Péan et Odille Tremblay y signent respectivement de très beaux et derniers hommages.

© Marie-Andrée Courchesne
LivresPlus
Montréal, 2000