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Un hommage personnel à Anne
Hébert :
Toute jeune, je découvre Anne Hébert, non pas celle encore de papier et dencre, mais celle de pellicule et de sel dargent, celle de Claude Jutra, et par le truchement de la télévision s.v.p. Enfant de la télévision, va ! Ce soir là, grâce au petit écran, je fis une pierre deux coups, si ce nest pas trois. Je me laissai séduire par le jeu dune comédienne, par le génie dun cinéaste et par la trame narrative exceptionnelle dune certaine romancière nommée Anne Hébert. Ainsi, Kamouraska, fut le premier film pour lequel jeus la permission de me coucher très tard, alors que jallais à lécole le lendemain. Cest la faute de ma mère, encore ma chère mère ! Elle avait adoré le roman. Elle divinisait Geneviève Bujold. Il fallait tout naturellement que sa fille partage avec elle cette histoire damour et de sang, ce fond seigneurial et enneigé, cette société médisante et suffocante faite de pactes tacites, rongée par la haine de lAnglais et la peur de lamour. Plus grande, après bien des films partagés en catimini avec ma mère, quand lidée me vint de devenir comédienne, étrangement, cest vers Anne Hébert que je me tourne pour le choix dune scène dramatique à présenter en audition. Entre-temps, javais lâché la t.v. pour limprovisation et la lecture ! La pièce Le temps sauvage me semblait toute désignée. Jaimais la poésie des répliques, quoique je ne saisissais pas encore toute la portée anticléricale de son thème. Je serai Isabelle, celle par qui la délivrance arrive, celle par qui la liberté triomphe de lignorance et du péché. Je fus acceptée à lécole de théâtre. Jeune comédienne diplômée, et déjà en peine damour, voilà quun inconnu place entre mes mains un étrange roman damour. Il venait sans le savoir de me faire oublier définitivement linsipide innocent qui ne maimait pas. Héloïse me transporta dans un monde de vampires, de chaussons de ballet et de couloirs de métro. Les personnages étaient jeunes, modernes, électrisants, lécriture lancinante et poétique, lunivers fait dombres, de mystères et dâmes blafardes! Des fantômes dans le métro de Paris! Ils avaient vingt ans, jen avais tout autant. Je me passionne donc pour cette nouvelle Anne Hébert que je redécouvre. Jentreprends de lire plusieurs de ses oeuvres. Je me laisse de nouveau entraîner dans lunivers de la littérature fantastique avec Les Enfants du sabbat. Jenchaîne avec Les Fous de Bassan. Je lis enfin Kamouraska. Et je découvre la violence de sa poésie dans Le Torrent. Mais le grand émoi est pour plus tard. Devenant une jeune femme, lidée soudain me prend de poursuivre impérativement des études universitaires. Je choisis la littérature, ne me souciant pas le moins du monde que luvre dAnne Hébert poursuivait son long chemin en moi, et quelle allait me rattraper encore et encore, toute absorbée que jétais par létude des Voltaire, Diderot, Proust, Camus, Yourcenar et compagnie. Puis survient le choc. Lheure moins réjouissante des dissertations universitaires était arrivée. Dans mon lot de malheurs, cest-à-dire, quatre-vingt livres à lire en deux trimestres, autant de fiches descriptives à établir, dix analyses à fournir par trimestre, le temps soudain se suspendit et surgit lillumination: Le Tombeau des rois. Ce recueil de poèmes est encore à ce jour ce que jai lu de plus puissant et de plus majestueux en poésie. Anne Hébert venait encore de me plonger dans un univers intérieur insoupçonné et incomparable. Elle venait encore de me faire grandir. Samedi, le 22 janvier 2000, Anne Hébert mourrait. Il a fallu la mort de lécrivaine pour que je me souvienne de limportance de son uvre. Il a fallu le silence pour que jen prenne conscience. Je me souviens donc de la transparence de son style, de son aspect cristallin, de sa pureté. Mais je sais que son écriture peut exploser sourdement et ronfler comme un vent omniprésent qui rend fou. Les amants de sa poésie pataugent dans une eau verte qui malgré son opacité repoussante, procure un effet salvateur et bienfaisant. Toujours dans sa poésie, lamant intériorisé au cur de laimée vient sy réfugier ou sy pendre comme aux poutres de lâme. Il faut lire La Chambre fermée. Elle excelle dans ses structures narratives. Souvent fragmenté, très serré, le récit avance parcimonieusement et adroitement, grâce à de savantes évocations sensorielles comme dans Kamouraska par exemple. Le froissement dun tissu suffit à faire jaillir les remémorations. Souvenirs qui ne se présentent dailleurs à la conscience du personnage que parce quils sont en étroite concordance avec son état psychologique et sa propension à se livrer. Puis, je me souviens encore que la jeunesse bouillonne toujours chez Anne Hébert. Elle conteste fort. Son féminisme discret simpose miraculeusement avec force. Il est homéopathique. Elle ne cache rien, ne mise pas sur le mensonge et encense les retournements de lenfance. Bref, son uvre jalonna ma vie de jeune fille et de jeune femme. Elle est comme ce familier Saint-Laurent. Un fleuve que lon positionne toujours inconsciemment dans lespace et qui nous rattrape toujours quelque part, à lest ou à louest, au nord comme au sud. Il ne me reste quun dernier hommage à lui rendre : celui dachever la lecture de son uvre. Mme Anne Hébert, au revoir et à bientôt ! Pour les internautes qui désireraient une description complète de son uvre (parutions, prix littéraires, études, etc) ou des renseignements sur sa biographie, je vous invite à consulter un site intitulé: Anne Hébert, le site complet. Pour sa filmographie et afin de connaître les titres de quelques documentaires qui lui sont consacrés, voir le site de O.N.F. Je vous enjoins aussi daller lire les articles des quotidiens La Presse et Le Devoir. Stanley Péan et Odille Tremblay y signent respectivement de très beaux et derniers hommages. © Marie-Andrée
Courchesne |