ENTREVUE AVEC CRISTINA RODRIGUEZ

 

Alexandra S. Holstein : Bonjour Cristina et merci tout d’abord d’avoir bien voulu, en dépit du décalage horaire, nous accorder cette entrevue, à l’occasion de la sortie au Québec, de votre dernier livre — publié d’ailleurs chez un éditeur québécois, les éditions JCL —, Les Mémoires de Caligula.

Cristina Rodriguez : Bonjour, Alexandra… Quel joli nom vous avez là. Un grand homme, notre cher Alexandre, par le courage si ce ne fut par la taille, et les Dieux savent que du courage il en faut, pour être journaliste. Vous étiez prédestinée à sortir du lot, avec un nom pareil ! Mais je m'égare. (rire) Je vous écoute.

ASH : Cristina, vous êtes la fondatrice de l’association Fan Fic, une association de soutien aux jeunes auteurs.

Parlez-nous de cette association, de sa raison d’être, de ses buts et ses projets.

CR : C'est une association que j'ai créée début 97 avec deux amis écrivains. Tout a commencé lorsque j'ai mis en ligne un petit site Internet personnel en 96 pour permettre à de jeunes lecteurs, qui n'ont pas toujours les moyens de s'acheter des livres, de lire quelques textes gratuitement. J'avais concocté à leur attention de petites nouvelles et des "mini-livres". (Nous avons connu la démocratisation d'Internet bien après Canada et, en 96, il était assez difficile d'avoir un site personnel, Internet n'étant le plus souvent présent que dans les Cybercafés.) J'ai commencé à recevoir des mails d'auteurs débutants, demandant des conseils et l'autorisation de publier un ou deux de leurs textes sur mon propre site.

Au fur et à mesure, les demandes étaient si importantes que j'ai décidé de faire quelque chose pour eux. Avec deux amis auteurs, Ariane Lauriot et Claude Picq, nous avons mis la main à la poche, investi quelques milliers de francs, et nous avons créé Fan Fic Mag'. Les auteurs débutants pouvaient y publier leurs œuvres, lire gratuitement des articles et des textes, demander conseil, etc.

La demande a explosé vers avril 2000, en raison de la publicité faite par les médias. Nous avons donc de nouveau grappillé sur nos économies et avons investi, cette fois à 4 auteurs, pour monter les Editions Asgard, une maison d'édition de BD, sous forme d'association à but non lucratif. Le but était d'aller un petit peu plus loin que l'édition classique puisque nous avons "mélangé" des professionnels et des débutants. Seuls les débutants sont payés, à l'inverse de l'édition classique, les professionnels offrant leurs services (scénario, synopsis…) pour aider à faire reconnaître les "petits", comme nous les appelons affectueusement. Une dizaine de jeunes auteurs et dessinateurs ont été publiés et diffusés en librairie à ce jour. Voilà.

ASH : Votre parcours d’écrivain n’est pas banal. Vous avez publié des nouvelles, écrit des scénarios pour le cinéma et la bande dessinée dont certains ont été publiés.

Cette diversité d’écriture est-elle un choix délibéré ou le résultat involontaire de votre recherche — en tant qu’auteur — d’une forme d’écriture mieux adaptée à votre vaste inspiration ?

CR : (rire) Je suis ce qu'on appelle une "touche à tout" dans le domaine artistique. J'ai fait de la peinture, de la sculpture, j'ai été graphiste, designer, etc. Mais ce qui m'attire par-dessus tout, c'est l'écriture (et il faut avouer que je dessine comme un pingouin manchot mais, chut !). Je ne peux voir passer une innocente page blanche sans aussitôt m'y précipiter et y faire des folies de… ma plume. Il est vrai, cependant, que la forme d'expression écrite que je préfère est le roman. Sans doute parce que je peux m'y étaler en toute impunité :o)

 

Il est vrai, cependant,
que la forme d'expression
écrite que  je préfère est le roman.

ASH : Diplômée de l’École Nationale de Commerce, vous avez travaillé dans différentes banques comme cadre, vous avez donc côtoyé ces établissements financiers de l’intérieur, et vous êtes l’auteur de l’ouvrage "Mon père, je m'accuse d'être banquière ou Ce que votre banquier ne vous dira jamais".

Quelles sont les raisons profondes qui vous ont poussée à écrire ce livre, véritable pamphlet sur les pratiques bancaires actuelles?

CR : La raison en est simple : le dégoût.

Comme je l'explique dans ce livre, j'ai atterri dans la banque totalement par hasard. Mes deux parents sont invalides et, à 20 ans, il fallait que je trouve un moyen de travailler et d'étudier simultanément pour payer des études supérieures. Il s'est trouvé qu'un organisme bancaire proposait des mi-temps à cette époque et c'est de cette façon que je suis tombée dans ce panier de crabes.

Au début, lorsque mes fonctions se limitaient au marketing, tout allait bien mais, lorsque j'ai dû m'occuper de la clientèle, la chanson n'a plus du tout été la même. J'ai vu des retraités saignés à blanc, des mères de famille au chômage se voir refuser un découvert de 100 FF, des artisans contraints de fermer leur boutique pour un retard de paiement, et j'en passe. Il ne s'est pas écoulé une journée sans que je n'assiste à un drame, plus ou moins grave. J'ai plusieurs fois changé de banque mais le refrain, lui, était immuable : il fallait sacrifier les clients pour la gloire de "Saint Bénéfice".

Alors j'ai écrit ce pamphlet, qui a fait l'effet l'une bombe dans le milieu. Mon éditeur s'est fait renvoyer de sa banque, j'ai reçu quelques intimidations, certaines banques ont fait pression pour empêcher des séances de dédicaces mais nous avons tenu bon. Lorsque la télévision et la presse s'en sont mêlées, les banques ont bien été obligées de s'incliner.

Sans doute ce livre n'a-t-il été qu'une goutte d'eau dans le combat des dénonciateurs des abus bancaires mais les choses se sont un peu améliorées depuis. Quant à moi, je paye 10 fois plus d'agios que la moyenne des clients ! :o) Mais c'est de bonne guerre, après tout. C'est le seul moyen qu'ont les banques pour m'embêter encore un peu.

ASH : Vous avez publié au début de cette année, "Un ange est tombé", sous un pseudonyme, celui de Claude Neix.

Est-il indiscret de vous demander quelles sont les raisons qui vous ont poussée à utiliser un pseudonyme ?

CR : Ouh là là ! (rire) Grande question que voilà ! La raison en est aussi pratique qu'affective. Commençons par le prénom : Claude. Qui est, comme chacun sait, celui d'un empereur romain, pour qui j'ai beaucoup d'admiration. La seconde raison est que Claude est un nom féminin et masculin à la fois. Ce côté asexué me paraissait donc approprié puisque "Un ange est tombé" est un roman mettant en scène des homosexuels. Il m'évitait ainsi certaines réflexions d'homosexuels sectaires du type "Pouah ! Un roman gay écrit par une femme, quelle horreur !". Le nom de "Neix", lui, vient du titre de l'article écrit par une journaliste à mon sujet "Cristina Rodriguez, une plume assassine !" En latin, "NEX" signifie "mort violente" ou "meurtre". Mais vous conviendrez que "Claude Meurtre" n'est pas un nom particulièrement raffiné :o) J'ai donc rajouté un "i" pour atténuer l'effet et, en français, la sonorité reste la même : Claude Neix.

ASH : Pouvez-nous nous parler un peu de ce livre ?

CR : Voyons, voyons… je ne suis pas très douée pour parler de mes propres livres, pauvre de moi. Voici la 4ème de couverture :

"La mafia espagnole n'aime pas les pédés… Xoan Ortega non plus. Il est beau, riche arrogant, mais aussi violent et macho. Son entreprise couvre des activités illégales. Alors quand un handicapé glisse sous les roues de sa voiture, on se demande bien pourquoi il s'arrêterait… C'est pourtant cet accident qui changera sa vie et qui changera Xoan lui-même. Mais "Un ange est tombé" n'est pas la simple histoire d'une conversion. Parce que l'on n'efface pas le passé, surtout lorsqu'il est si sombre".

Ça fait très roman à l'eau de rose pour homosexuels n'est-ce pas ? Ne vous y fiez pas, ce serait bien mal me connaître… (rire)

ASH : A-t-il un message à faire passer et si oui, lequel ?

CR : Au risque de passer pour une romancière qui ne se mouche pas du coude, je dirais que c'est le cas de tous mes livres… Ce que cette expression fait "cliché" ! Non ? (rire) Vous pouvez les parcourir pour passer un bon moment, je me débrouille, en général, pour qu'ils soient accessibles à un très large public, ou vous pouvez lire entre les lignes.

"Un ange est tombé" peut se feuilleter comme un roman à l'eau de rose version gay mais, si vous le lisez en vous disant "Tiens, tiens, la connaissant, ça doit cacher quelque chose", je vous assure que vous allez beaucoup rire ! Parce que "Un ange est tombé" est précisément tout le contraire de ce qu'il semble être : c'est une parodie des romans sentimentaux en général. Je dirais qu'il est composé à 99% de clichés, les 1% restants étant la ponctuation. En fait, j'ai passé des heures à lire tous les navets possibles et j'en ai relevé toutes les trames.

Vous imaginez un fafiosi homophobe tomber amoureux d'un homosexuel handicapé ? Non, hein ? Eh bien moi si :o) Surtout si le mafiosi en question a une "petite voix de la conscience", farouchement hétérosexuelle, qui fait des commentaires salaces à tout bout de champ. Vous n'avez jamais remarqué que la plupart des héros de mauvais romans homosexuels se croient obligés de justifier leur homosexualité par de grandes tirades pseudo-psychologiques ? (rire) Ce roman est donc un gros clin d'œil plein de tendresse à tous les hommes qui n'osent pas avouer, ou s'avouer, leur homosexualité. J'en reverse la totalité des droits d'auteur à l'association "Act Up" pour la lutte contre le SIDA et l'information du grand public.

ASH : Dans votre bibliographie, on remarque deux titres qui ont l’Inde pour toile de fond : "Rakshasa", sorte de thriller fantaisiste, et "La Renaissance d'Indra", une adaptation romancée des textes mythiques de l’Inde, que sont les Vedas.

Pourquoi cette fascination ou, à tout le moins, cette attirance pour l’Inde ?

CR : Il faut différencier "La renaissance d'Indra" et "Rakshasa".

Ça y est… voilà que me mets à parler comme une romancière voulant monter sur ses grands chevaux ! (rire) Reprenons.

Le premier a été écrit suite à la sortie d'un manga japonais (RG VEDA) qui a eu beaucoup de succès en France. Cette BD était une inspiration très libre, pour ne pas dire faussée, des textes védiques. Seulement voilà : les jeunes lecteurs de Fan Fic Mag' l'ont pris pour argent comptant. Je me suis donc fait un devoir de leur narrer les vrais Dieux hindous à la façon d'un conte des mille et une nuits. Le hasard a fait que je connaissais très bien le sujet pour l'avoir étudié par pur plaisir, il y a quelques années. Pourquoi cette fascination ? Je serais incapable de vous le dire mais il est vrai que les textes sacrés hindous sont une mine d'inspiration qui n'ont rien à envier à la mythologie grecque ou nordique. C'est un bonheur de les lire (quand ils ne sont pas en sanscrit !).

Le second roman, "Rakshasa", que j'ai écrit en collaboration avec Ariane Lauriot, est plus léger et se déroule à notre époque. C'est un thriller retraçant l'étrange aventure vécue par un ingénieur français parti travailler pour un prince indien. Au programme : vies antérieures, superstitions, meurtres, légendes et une histoire d'amour à tout le moins inhabituelle.

ASH : Votre intérêt pour l’Histoire est aussi très fort dans "Le moine et l'idiot" qui nous raconte la vie d’un apothicaire aveugle, recueilli par les Templiers peu de temps avant que leur éradication ne soit ordonnée par le roi Philippe le Bel en 1307.

Comment vous est venue l’inspiration de cette histoire?

CR : Comment avez-vous appris à marcher, Alexandra ? (rire) Il vous est sûrement aussi difficile de répondre à ma question que moi à la vôtre. Cela s'est fait naturellement. Cette fascination est en moi depuis que je suis une toute petite fille. Probablement parce que j'avais l'habitude d'aller écouter les grand-mères me raconter des histoires, là-bas, en Espagne.

Probablement parce que j'avais l'habitude d'aller écouter les grand-mères me raconter des histoires, là-bas, en Espagne.

Il vous faut imaginer l'Espagne de mon enfance, dans des petits villages de Galice et de Castille, telle vous pouvez la voir sur certaines photos datant de la guerre, avec ces vieilles femmes en noir, assises devant leurs portes. Je m'accroupissais par terre et je les écoutais me raconter "un prince maure, qui possédait un oiseau pas plus grand qu'un petit pois", "un soldat romain, tombé amoureux d'une esclave du village et dont la tombe est encore sous les dalles de la vieille église, anciennement une villa romaine" ou "la petite reine sorcière de la lagune, que le beau Lucifer transforma en grenouille pour échapper au bûcher de la sainte inquisition".

Enfant, il m'arrivait de m'asseoir au premier rang, pendant l'office du dimanche, vêtue de ma belle robe à frou-frous "Qu'il ne fallait surtout pas salir !", et de me pencher vers le sol pour parler à la jolie esclave. Cela quand je n'allais sur le bord des lagunes, à la recherche d'une grenouille portant un rubis sur le front. Mais, les années passant, au lieu de reines transformées en grenouilles, j'ai trouvé des empereurs déguisés en monstres et des templiers costumés en saints…

ASH : Etes-vous aussi, intriguée par cette époque ou bien est-ce le côté mystique et mystérieux qui s’attache aux Templiers qui vous a accrochée ?

CR : Le côté mystique, certainement pas. Lorsque j'écris un roman historique, mon côté "maniaque" est trop présent pour aller déterrer des chimères sans fondement solide. Pas plus qu'une grenouille couronnée de rubis, je n'ai trouvé de Templier sorcier ou de trésor caché, n'en déplaise à certains doux rêveurs. Les Templiers étaient avant tout des "fous de Dieu". Ce n'étaient ni des enfants de cœur, ni des saints. Ils tuaient sans état d'âme au nom de Dieu et appliquaient les lois féodales dans le sens le plus strict et le plus négatif. C'est contre ce mythe des "pauvres martyrs innocents" que j'ai voulu pousser un cri avec ce roman.

Malori, le héros, est un jeune aveugle simplet, recueilli par l'ordre du Temple, comme vous l'avez si bien dit. Et, pour cette raison, c'est avec la candeur des simples d'esprit qu'il va donner toute son affection au Templier qui s'est fait son "sauveur". Dans "Le moine et l'idiot", où j'ai donné libre cours à mon attrait pour l'humour noir, la morale est très cocasse mais aussi très terre à terre : c'est que pour tomber "amoureux" d'un moine Templier, il fallait vraiment être aveugle et sot ! (rire)

ASH : On a presque l’impression que vous faites une sorte d’archéologie littéraire, en dépoussiérant méticuleusement des mythes anciens, des personnages méconnus, en démystifiant certaines croyances, en bousculant des contre-vérités bien ancrées dans notre inconscient et en rétablissant les faits dans leur contexte historique.

D’où vous vient cette passion, un rien provocatrice ?

CR : C'est à Caligula que je la dois.

Ce fut le premier personnage historique sur lequel j'entrepris des recherches sérieuses. Et lorsque j'entendais des amis me dire "si, si, ce type était complètement fou, c'est écrit dans le dictionnaire et je l'ai vu dans un film !", j'avais envie de hurler.

Depuis des années, on injecte dans le cerveau de gens des idées préconçues, sans leur donner une chance de réunir les éléments nécessaires pour en juger eux-mêmes. À leur "Pourquoi ?" on répond "Parce que c'est comme ça !".

Cette habitude nous vient d'un héritage judéo-chrétien tenace, qui nous a appris à ingurgiter un tas d'informations en nous persuadant qu'il n'y a pas d'autres vérités, d'autres solutions que celles qui font Loi depuis des années, pour ne pas dire des siècles. Et malheur à celui qui voudrait creuser ! Galilée, pour ne citer que lui, a manqué de peu de sentir le cochon roussi.

Que nous donne-t-on aujourd'hui pour preuve de qui a été et de ce qui s'est passé ?

Que nous donne-t-on aujourd'hui
pour preuve de qui a été
et de ce qui s'est passé ? ...

Des textes anciens, transformés et arrangés à tel point par les moines copistes qu'ils sont méconnaissables et ne correspondent pas toujours, loin s'en faut, aux preuves archéologiques.

Vous savez, ce que m'ont enseigné les professeurs ou maîtres que j'ai pu avoir est à mille lieues de ce que m'avaient raconté les vieilles grand-mères, sur le pas de leur porte. Ces grand-mères là savaient que les herboristes médiévales n'étaient pas des sorcières, que Néron n'était pas un tueur de chrétiens et que la recherche de la vérité n'est pas un crime ou un manque de respect vis à vis des anciens.

Je crois que c'est alors que j'ai appris à me faire ma propre opinion et à rechercher des preuves pour l'étayer. J'ai un cerveau fait pour fonctionner, retirer les conclusions qui s'imposent sans qu'on me les dicte et il en est de même pour tous ceux qui veulent s'en donner la peine.

Que je suis provocatrice ? sans doute un peu. Que je suis "Fouille-merde" ? à coup sûr. Que je n'accepte aucun jugement sans qu'il ne soit solidement justifié ? c'est certain. Mais je n'ai pas peur de le crier haut et fort : ni Dieu, ni doctrine, ni mentor ne sont mes bergers, je ne suis pas un mouton !

Ni Dieu, ni doctrine,
ni mentor ne sont mes bergers,
je ne suis pas un mouton !

ASH : Vous êtes née en 1972 à Paris, mais avez vécu votre petite enfance en Espagne.

Vos origines méditerranéennes ont-elles influencé votre passion pour l’archéologie et l’histoire en général, et le Monde Antique, en particulier ?

CR : Oui, bien sûr. Je vous parlais des vieilles grand-mères tout à l'heure mais je pourrais aussi aborder l'importance de mon héritage latin, les grands aqueducs qui s'élèvent à travers toute l'Espagne, les cirques, les vignes, les champs d'oliviers et nos propres prénoms. Ma seule famille compte un bon nombre de César, Gaio (Gaius), Hanibal, Julia, Claudio (Claude) et j'en passe.

L'Espagne était sous joug romain et je n'ai jamais oublié que le sang de ce peuple coulait dans mes veines. Les seuls battements de mon cœur, lorsque je touche la pierre deux fois millénaire d'un cirque antique, la joie qui me saisit lorsque l'avion se pose à Rome ou la tristesse qui me presse la poitrine lorsque je pénètre dans le mausolée d'Auguste suffiraient à me le rappeler.

L'Espagne était sous joug romain et je n'ai jamais oublié que le sang de ce peuple coulait dans mes veines.

ASH : J’ai lu dans votre biographie que vous aviez découvert Caligula par hasard, à l’âge de 13 ans, dans un vieux livre de latin.

Pouvez-vous nous raconter cette première rencontre avec Gaius César ?

CR : En fait, la première rencontre s'est faite… dans un programme de télévision ! Cet horrible film pornographique avec Malcolm Mc Dowell y était annoncé et le nom de "Caligula" a éveillé ma curiosité. "Les délires d'un empereur fou", avait écrit le journaliste.

Alors j'ai pris le dictionnaire, j'ai regardé qui était le fou en question et je suis partie en direction de la bibliothèque. N'ayant pas l'habitude des livres (je détestais ça et mes parents n'avaient pas les moyen d'en acheter de toute façon) je ne savais pas où chercher et j'ai interrogé la vieille dame qui tamponnait les retours. Vous imaginez la tête d'une octogénaire à qui une gamine de 13 ans demande : "Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger mais où puis-je trouver un livre sur Caligula ?" ? Elle m'a désigné le rayon "latin" d'un geste sec et j'ai ouvert un livre au hasard (vous pensez bien que je ne parlais pas un mot de latin !). C'était "Vies des 12 césars" de Suétone dans une ancienne édition illustrée. J'ai regardé dans la table des matières (en français, heureusement pour moi) et j'ai cherché la page "vie de Caligula" sous le regard sévère de la vieille bibliothécaire, qui m'a lancé un "Ce n'est pas un livre pour toi, ça ! Si tu veux des romains, il y a des Astérix dans le bac BD".

Rouge comme une pivoine, j'ai baissé les yeux sur l'ouvrage que je tenais et, sur une pleine page, Caligula me souriait. C'était une reproduction superbement travaillée du buste qui se trouve au musée de Venise, dont je vous ai joint une photo, l'un des plus beaux que je n'ai jamais vus. "Il était complètement fou, cet homme là, tu sais." a-t-elle ajouté. Elle m'a arraché le livre des mains et m'a poussée vers le rayon "enfants" mais il était trop tard. J'étais déjà fascinée par ce portrait de jeune homme au sourire triste.

ASH : Avez-vous dès cette époque, décidé de remettre à l’heure les pendules de l’Histoire et de réhabiliter en quelque sorte, cet empereur tant décrié ? Ou cette idée vous est-elle venue plus tard ?

CR : Après avoir dévoré tout ce que je trouvais sur le sujet, oui, bien sûr. Je me souviens avoir volé la petite monnaie des courses pendant plusieurs jours pour acheter, d'occasion, "Caligula ou le pouvoir à 20 ans" de Roland Auguet. Sa thèse m'a convaincue de ce que je n'avais fait que deviner : à savoir que Caligula était loin d'être fou.

Bien entendu, j'étais incapable de tout comprendre, à 13 ans, vous pensez ! Mais j'avais déjà commencé à mener ma petite bataille par l'intermédiaire de mes rédactions de collège. Je vous laisse le plaisir d'imaginer l'expression de mon professeur de français en lisant une rédaction de collégienne ayant pour thème Caligula…

C'est à 17 ans que j'ai pensé à écrire le roman et lorsque j'ai dit à mon père "Papa, je veux écrire", il a demandé "A qui ?". Après quelques essais, j'ai bien dû me rendre à l'évidence qu'il était trop tôt. Comment écrire les pensées d'un homme de 28 ans lorsqu'on sort à peine de l'adolescence ? J'ai donc attendu 10 ans pour être à même d'appréhender les choses comme il aurait pu le faire.

ASH : Pourquoi d’ailleurs, avez-vous décidé un jour de vous faire l’avocat du diable et de venir au secours de la mémoire de Gaius ?

CR : Rarement un homme a été décrié comme il l'a été. Et je lui devais bien ça : c'est lui qui m'a donné le goût de la lecture et de l'écriture. Si je ne m'étais pas rendue à cette bibliothèque en cherchant des informations sur lui, je n'aurais sans doute jamais ouvert un livre de littérature latine de ma vie. Je détestais les livres. Tous les livres. Vous voyez, Alexandra, si j'écris aujourd'hui, c'est à lui que je le dois.

Si j'écris aujourd'hui,
c'est à lui que je le dois.

ASH : Qu’est-ce qui vous choquait le plus dans la désinformation dont il faisait jusqu’alors l’objet ?

CR : De voir à quel point on insistait sur ses dépravations sexuelles et à quel point les auteurs de ces ouvrages ou de ces scénarii prenaient plaisir à s'attarder sur le sujet. Vous savez, Alexandra, c'est tellement pratique d'avoir un monstre pour faire passer ses propres vices et son envie d'explorer les pires obscénités. Caligula a servi de bouclier à bien des auteurs, trop lâches pour afficher leurs propres dépravations. En écrivant de la sorte sur Caligula, on ne fait plus de la pornographie mais de la recherche ! Quel merveilleux alibi...

ASH : Les Mémoires de Caligula sont en outre, visiblement, le fruit d’une minutieuse recherche tant sur le personnage même de Caligula que sur l’époque et ses moeurs.

Parlez nous un peu de cette recherche, comment l’avez-vous menée?

CR : Je vais être brève, sous peine d'endormir vos lecteurs, chère Alexandra ! (rire) Tout d'abord les sources antiques puis les études d'historiens contemporains et, enfin les articles. Pour finir, les romans, pièces et films (pour la forme parce que je n'en ai pas tiré grand chose si ce n'est une désagréable nausée le plus souvent). Et enfin le déplacement à Rome et les entretiens avec des historiens, des latinistes et des archéologues.

ASH : Quels ont été vos guides dans les inombrables documents que vous avez nécessairement dû consulter ?

CR : Mon premier guide s'appelait Cristina Rodriguez ! (rire) Mais il fallait bien reconnaître qu'il ne brillait pas par sa totale impartialité… Une fois toute la documentation lue, digérée et apprise j'ai écrit le roman pour le mettre entre les mains de trois historiens et latinistes : Domenico Carro (qui en a écrit la préface), Jean-François Arnoud (qui a composé le poème du début) et Daniel Nony.

Domenico a fait un travail admirable, remettant les choses à leur place lorsqu'il était besoin, corrigeant les erreurs de façon très instructive et fouillant dans ses propres archives lorsque la nécessité s'en faisait sentir. Jean-François a agi de même, me conseillant avec une égale gentillesse.

Je dois quand même avouer que lorsque je leur ai envoyé le premier jet du manuscrit, je tremblais comme une feuille. Ils étaient des spécialistes confirmés, conférenciers, chercheurs, écrivains, et moi, je n'avais jamais fait d'études d'histoire… Leur enthousiasme et leurs encouragements en voyant que quelqu'un avait mis en branle un projet comme "Les mémoires de Caligula" m'a émue de façon indescriptible. Pas un instant ils ne m'ont laissé douter du bien-fondé de ce roman. Ils sont vraiment merveilleux. J'ai beaucoup de chance.

ASH : Y a-t-il, avec le recul, des contre-vérités que vous n’êtes pas arrivée à démonter ? si oui, lesquelles et pourquoi ?

CR : Oui, bien sûr. Il y en a toujours. Les relations incestueuses avec ses sœurs, par exemple. Il était courant, pour discréditer un homme, de l'accuser d'inceste. Mais il ne faut pas oublier que Caligula était un fervent du culte d'Isis et fasciné par l'Egypte. Alors si on me demandait aujourd'hui "A-t-il couché avec ses sœurs?", je répondrais "Peut-être. Je n'étais pas dans sa chambre pour le vérifier !" Mais j'avoue que cela ne me choquerait pas le moins du monde. Les mariages entre membres d'une même famille était chose courante et je ne vois pas pourquoi cela choquerait d'avantage chez un empereur antique que chez un pharaon. Et celui qui me répondra, comme cela m'est déjà arrivé, "C'est choquant parce que c'était loin d'être la même époque", qu'il aille potasser ses cours d'histoire et cesse de dire des âneries ! (rire)

ASH : Sur la page d’accueil de votre site internet personnel [www.club-internet.fr/perso/cymoril], vous dites de Caligula qu’il est votre inspiration et votre ami le plus cher ?

Comment l’est-il devenu et pourquoi lui ?

CR : Comme je l'ai dit tout à l'heure, c'est grâce à lui que je me suis passionnée pour les livres et l'écriture. Mais il m'a aussi appris quelque chose qui me servira certainement toute ma vie : avoir le courage de mes opinions et les soutenir jusqu'au bout, quoi qu'il arrive. Lui, ça lui a coûté la vie alors je peux bien le payer de quelques critiques.

Mais Caligula m'a aussi appris quelque chose ... avoir le courage de mes opinions et les soutenir jusqu'au bout,
quoi qu'il arrive.

Lorsque, en terminant un livre, il m'arrive de me dire "Je suis peut-être allée un peu trop loin, cette fois. Ils vont tous me tomber sur le dos.", j'ai l'impression que son sourire se fait sarcastique, comme s'il me disait "Alors ? on se dégonfle ? on a la trouille ? Petite nature ! Regarde un peu jusqu'où, moi, je suis allé ! Crois-tu qu'à mon époque nous étions protégés par la liberté d'expression ?".

Il me rappelle que des milliers d'hommes sont morts en soutenant leurs convictions, en dénonçant des scandales ou en essayant d'alerter l'opinion. Vous qui êtes journaliste, Alexandra, en savez quelque chose. Alors je me dis que je n'ai pas le droit de reculer. Je lui dois ce courage, à lui et à tous ceux à qui cette audace a coûté la vie.

ASH : Domenico Carro, historien éminent du Monde Antique, a préfacé de façon fort élogieuse Les Mémoires de Caligula. Si mes informations sont exactes, il semblerait que cet historien respecté collabore actuellement avec vous sur votre futur livre, un thriller se déroulant à Rome.

Est-il trop tôt pour en parler ou pouvez-vous d’ores et déjà, nous en donner les futures grandes lignes ?

CR : Mais vous en savez des choses, dites-moi ! (rire) Il s'agit de "SEMPER ROMAN CUSTODIENT ou 5 sentinelles".

Domenico Carro a activement participé à ce roman mais je l'ai écrit avec Jean-François Arnoud, qui est un merveilleux latiniste. Eh oui, le terrible club des 3 a encore frappé ! Nous l'avons terminé il y a un mois et il nécessite encore quelques retouches mais d'ordre purement linguistique. Je peux déjà vous dire qu'il se passe à Rome de nos jours. Je vais essayer de vous le présenter mais, je vous préviens, je ne suis pas très douée pour synthétiser mes propres romans.

Tout commence par la découverte à Alexandrie de la partie manquante des annales de Tacite, disparue depuis des siècles. Ce document est mis à jour lorsqu'un groupe d'archéologues découvre les vestiges de la Grande Bibliothèque. Mais au lieu d'un texte classique, pour ne pas dire normal, ils se trouvent en présence d'un poème sibyllin, où il est question de cinq sentinelles chargées de veiller sur Rome, ainsi qu'une bague, arborant un symbole pour le moins étrange : la louve romaine affublée d'une tête et d'ailes d'aigle.

Cette découverte, bien qu'elle reste un mystère, propulse Giulia Reggiani, l'une des archéologues, sous les feux de la rampe, mais la bague est dérobée par un prêtre au visage à demi-brûlé.

Cinq ans plus tard, la jeune femme a totalement oublié cet étrange animal et l'Italie tout entière a les yeux fixés sur les postes de télévision : les personnalités publiques, politiques ou religieuses, partisanes du transfert de la capitale à Naples, sont assassinées les unes après les autres. Plus surprenant encore : le ou les meurtriers semblent reproduire la mort des anciens Césars. C'est du moins ce que pense Ascanio Coarelli, reporter pour le journal du Vatican, à qui la vision d'un prêtre au visage brûlé donne des sueurs froides sur les lieux du dernier meurtre.

Giulia, elle, est à mille lieues de tout cela puisque, lors d'une inspection de routine sur un chantier de construction, elle se trouve nez à nez avec quelque chose qu'elle n'aurait jamais pensé revoir : la louve à tête d'aigle, peinte sur la panse d'un vase antique. Et cette découverte n'est pas sans éveiller les passions, à commencer par celle du Vatican. Celle du colossal groupement commercial Emporio, aussi, à qui Giulia doit sa bourse d'études, ou encore des Gucciano, père et fils, qui rêvent de fermer le chantier de fouilles pour construire un casino sur le site. La jeune femme tient bon mais l'arrivée du jeune inspecteur d'Emporio sur sa moto grondante va lui tourner quelque peu la tête. Quelque chose la tourmente, cependant : où diable a-t-elle déjà vu ce profil de médaille et ces perçants yeux verts ?

Ca va ? Je n'ai pas été trop embrouillée ?

ASH : Quels sont, en conclusion, les thèmes ou les personnages sur lesquels vous avez envie d’écrire dans le futur ? Et pour quelles raisons ?

CR : Je viens de mettre le mot fin sur un roman qui se déroule à l'époque de Néron, cette fois, "Le cou de la colombe ou moi, Sporus, prêtre et putain".

Sporus, le jeune eunuque prêtre de Cybèle, que l'on connaît pour avoir été l'amant et l'épouse (oui, j'ai bien dit épouse) de Néron, raconte son enfance dans un bordel de Subure, ses années de prostitution alors qu'il n'était encore qu'un adolescent, son entrée au temple de Cybèle, sa castration et sa rencontre avec l'empereur. Il sera l'un des rares amis de Néron à le soutenir jusqu'au bout et, pourtant, on ne peut pas dire qu'il lui soit paru très sympathique de prime abord.

On découvre la cour de cet empereur, les intrigues du pouvoir et les frasques des uns et des autres à travers la plume de Sporus, un garçon débordant de gaieté et d'humour que l'on a obligé à devenir une femme mais qui, pas un instant, n'a regretté la vie qu'il a menée.

Esclave affranchi puis favori, il pose sur tout ce joli monde le regard de celui qui ne s'est jamais mêlé à la haute société romaine et qui la juge par le truchement de sa propre expérience, ce qui promet, bien entendu, des moments particulièrement amusants et des situations pour le moins insolites. Il rencontrera des personnages comme Pétrone, Epaphrodite, Nymphidius, le terrible Tigellin ou la sage Acté. J'ai, autant que possible, essayé de sortir tous ces personnages du carcan où ils se trouvaient pour les rendre humains. Et j'ai aussi essayé de faire la lumière sur le culte de Cybèle et de ses eunuques, trop longtemps sujet à controverses aussi grotesques que fantasques.

Caligula, Dieux anciens, rois médiévaux ou simples esclaves, tous sont bien vivants, là, quelque part dans nos mémoires, sur les murs des temples antiques, dans les fresques des villas et dans nos propres musées. Il suffit de savoir les regarder et d'essayer de les comprendre, de les voir comme des êtres humains et non comme des insectes que l'on dissèque sous la loupe d'un microscope.

Il suffit de savoir les regarder
et d'essayer de les comprendre,
 de les voir comme des êtres humains...

Certes, vous pouvez vous contenter des dictionnaires, oublier qu'ils ont vécu, raser les vestiges et construire des tours de béton à la place, c'est vrai. Le passé est le passé et seul l'avenir compte.

Mais lorsque vous aurez effacé jusqu'à leur mémoire, leur préférant des synthèses historiques ou, mieux, des films, dites-vous bien que la seule chose que vous pourrez répondre à votre enfant, lorsqu'il vous demandera "Pourquoi ?" sera : "Parce que c'est comme ça !". Vous n'aurez rien à lui répondre, aucune référence ou exemple à lui donner. Alors si votre petit dernier se met à bêler et à friser sur les flancs, ne vous inquiétez pas : c'est normal pour un mouton.

ASH : merci Cristina de votre attention —

Entrevue réalisée par Alexandra S. Holstein
Le 5 mai 2000, à Montréal et Paris, via Internet

© Alexandra S. Holstein
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