LES MÉMOIRES DE CALIGULA

Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, une certitude s’impose à moi : il ne me reste de Caligula, après sept longues années d’études latines assidues, que le souvenir trouble d’un jeune empereur irresponsable, véritable monstre pervers et inhumain dont l’assassinat sonnait la libération du peuple romain jusqu’alors aux mains d’un fou inconséquent, assoiffé de sang.

Mes versions latines sur les textes de Suétone ne m’avaient appris rien d’autre, mes cours de civilisation romaine non plus, les productions hollywoodiennes encore moins. Mais aujourd’hui, je dois faire un mea culpa rétroactif pour ne pas avoir eu alors, la curiosité avide de Cristina Rodriguez.

Cristina Rodriguez nous explique en effet dans l’entrevue qu’elle m’a accordée pour LivresPLUS, dans quelles circonstances elle a rencontré Gaius et pourquoi elle s’y intéresse depuis maintenant plus de quinze ans avec autant de passion.

Déterminée à découvrir qui était véritablement ce jeune homme au sourire triste, empereur tant décrié, elle s’est lancée dans une minutieuse recherche : se plongeant dans les écrits antiques, disséquant les études historiques contemporaines, avant de se rendre sur place, à Rome, pour séjourner dans l’environnement même de Gaius. Elle a rencontré là-bas des latinistes, des historiens, des archéologues qui ont partagé avec elle, leur savoir et son enthousiasme face à un projet difficile et ambitieux : rendre à Caligula son véritable rang et sa juste place dans l’Histoire de l’Antiquité. Son livre est le fruit de ce travail de bénédictin.

Craignant néanmoins de devoir ingurgiter une sorte de peplum littéraire indigeste ou insipide, j’ai donc ouvert, Les Mémoires de Caligula avec beaucoup de perplexité. Mais cette dernière a été de courte durée.

Cristina Rodriguez a en effet su piquer ma curiosité là où je m’y attendais le moins, dès sa dédicace : «À Gaius pour avoir vécu, pour m’avoir émue, pour avoir été celui que tu fus.»... Une dédicace dans laquelle le ton est donné et l’essence même du livre dévoilée. Une dédicace — Cristina Rodriguez me le pardonnera sans doute — que je ferai volontiers mienne, maintenant que j’ai mesuré l’ampleur de la désinformation calomnieuse dont Gaius César, dit Caligula, a été victime depuis des siècles.

Guidée, nous l’avons vu, par des chercheurs de haut niveau et d’éminents spécialistes au rang desquels Domineco Carro qui signe ici une préface très instructive et fort élogieuse, Cristina Rodriguez nous plonge dans le quotidien du fils de Germanicus et petit-fils adoptif de Tibère, avec une facilité déconcertante.

Elle est la main de Gaius, lui prêtant sa plume pour rédiger à la première personne, ses mémoires fictives; lui donnant ainsi enfin l’occasion de se dévoiler dans toute son humaine complexité.

Au fil des pages, avec une très grande sensibilité et une parfaite maîtrise du sujet, Cristina Rodriguez nous fait découvrir l’enfant, puis le jeune Gaius au delà même de l’empereur Caligula. Un fils, un frère, un amant, un mari, un père. Un homme partagé dans ses amours légitimes ou illégitimes, entre ses conquêtes féminines et son réel amour pour le prostitué Mnester, danseur esthète issu du peuple. Un homme de son temps avec ses contradictions, ses faiblesses, ses forces, ses joies et ses peines, ses désirs et ses rages…ses rêves de vengeance contre les oppresseurs de sa famille. Un individu profondément humain devenu empereur presque malgré lui, – je serais même tentée de dire – un empereur social-démocrate. Car contrairement à sa légende, cet homme aux idéaux bien ancrés dans la démocratie, fut en effet un empereur parfaitement à l’écoute de son peuple, très conscient des injustices et des clivages sociaux de l’époque. Adepte de la transparence en politique et de la solidarité entre les classes, partisan de la liberté d’expression et de « presse », artisan de grands travaux publics, Caligula fut tout sauf un tyran irresponsable. Il fut en fait un de ces hommes publics charismatiques dont l’intégrité et les visions à long terme dérangent les courtisans fielleux et autres magouilleurs de bas étage, ouvrant ainsi grande la porte à la calomnie organisée et aux règlements de compte sordides. Caligula fut à n’en pas douter, victime avant l’heure d’un lynchage médiatique bien orchestré.

Tout le mérite de cet ouvrage réside donc précisément dans son approche audacieuse et courageuse. Une approche tout à fait à l’image de cette jeune femme de 28 ans, au caractère bien trempé, qui a déjà prouvé par le passé qu’elle n’hésitait pas à aller jusqu’au bout de ses convictions et à combattre l’injustice – sous quelque forme qu’elle soit – de sa plume acérée. Il suffit d’ailleurs, pour s’en convaincre de lire Mon père, je m’accuse d’être banquière.

Le style est dynamique, clair et direct. L’écriture est efficace et dénote un incontestable talent d’écrivain. Cristina Rodriguez nous offre, avec Les Mémoires de Caligula, un roman historique d’envergure qui démontre déjà une très belle maturité littéraire.

Le défi était de taille, mais c’est un pari magnifiquement gagné, pour l’empereur comme pour l’auteur.

Caligula peut reposer enfin en paix : son nom est réhabilité. Quant à Cristina Rodriguez, elle vient de s’engager brillamment sur la voie impériale de la littérature.

Un livre à lire mais aussi et surtout, un auteur à surveiller !

Les Mémoires de Caligula
Cristina Rodriguez
342 pages – 2000
Les Éditions JCL

© Alexandra S. Holstein
LivresPlus
Montréal, 2000