CHOCOLAT

Il existe dans la France profonde, des petits villages qui s’épanouissent à l’abri des regards, hors d’atteinte des grands axes routiers, dans la parfaite ignorance des itinéraires à touristes et donc, dans un oubli quasi total.

Dans le sud-ouest de la France, quelque part entre Bordeaux et Toulouse, Lansquenet-sur-Tannes, est un de ceux-là. Ce village de 200 habitants étire son interminable rue principale sur les rives d’un affluent de la Garonne, la Tannes.

Tranquille, presque monotone, la vie quotidienne — dans ces modestes bourgades presque toujours blotties autour de leur monument aux morts et de leur clocher — est régie par un code séculaire et secret, au protocole rigide, plein de non-dits, connu des seuls habitants originaires du coin.

L’étranger ignorant tout par définition de ces lois et coutumes locales, est observé dans ses moindres gestes du quotidien, scruté à distance avec une suspicion évidente, dans l’attente non dissimulée du moindre faux pas.

Lorsque Vianne Rocher et sa fille, Anouk, débarquent en ce 11 février, le Carnaval du Mardi-Gras bat son plein : Lansquenet-sur-Tannes a revêtu, une fois n’est pas coutume, ses parures de fête. Presque gênés et quelque peu empruntés, ses habitants ont endossé leurs habits du dimanche, délaissant pour un moment, leurs occupations rurales et les prêches incendiaires du curé Reynaud.

Du haut de ses 6 ans, Anouk est immédiatement séduite par Lansquenet-sur-Tannes et c’est sans trop de difficultés qu’elle parvient à convaincre sa mère de s’y installer. Au fond, Vianne n’est d’ailleurs pas vraiment fâchée d’interrompre leur itinérance et de poser pour quelque temps les valises familiales.

L’anticonformisme de la jeune femme, bohême et quelque peu bohémienne, secoue bien vite la torpeur villageoise et bouscule effrontément les habitudes locales. Mais c’est un véritable cyclone qui s’abat sur Lansquenet quand trois jours à peine après son arrivée, Vianne inaugure juste en face de l’église Saint-Jérôme, une chocolaterie artisanale, « La Céleste Praline », sur laquelle va bientôt se cristalliser toute l’animosité du curé et des plus sectaires de ses ouailles.

Si pour Vianne, la fabrication du chocolat est un art ancien aux arcanes secrets qui confine à la « magie culinaire », pour le curé Reynaud, il s’agit bel et bien du plus pernicieux des pêchés et «La Céleste Praline» qui se dresse maintenant comme une éclatante provocation, face à la porte de son église, ne peut être qu’oeuvre diabolique. Désormais ses prêches du dimanche n’auront donc qu’un seul objectif avoué : chasser l’intruse du village, incarnation du Malin et ce, au plus vite, en coulant son magasin. La mesquinerie à l’état pur associée à la peur viscérale et primaire de l’Autre feront le reste...

Avec Chocolat, son troisième roman, Joanne Harris nous offre un vrai petit bijou. Les personnages sont admirablement campés et ils ne demandent qu’à être aimés ou haïs par le lecteur. Outre, Vianne Rocher et Anouk, on y fait la connaissance de Guillaume Duplessis avec son gros bon sens et son inséparable chien Charly; Armande Voizin, irréductible rebelle et attachante « sorcière » du coin; Joséphine Muscat presque invisible dans son éternel manteau écossais; son mari, le tenancier du Café de la République à l’étroitesse d’esprit notoire, et bien sûr, les incontournables grenouilles de bénitier, à la tête desquelles : Joline Drou, l’institutrice et Caroline Clairmont, la fille d’Armande. Il n’a d’ailleurs pas été difficile pour Francis Reynaud, le curé, de leur inculquer ses préjugés tenaces dus à la peur de la différence.

Très vite, Vianne rejoint dans l’opprobe et la vindicte villageoises, les gitans, ces « nomades de la rivière » qui chaque année, remontent le fleuve à bord de leurs péniches avant de s’ancrer près des Marauds, le quartier défavorisé de Lansquenet, pour quelques heures, quelques jours, quelques semaines ou quelques mois, selon l’accueil local du moment.

Pas facile de s’intégrer dans un petit village, car celui qui vient d’ailleurs fait d’emblée figure de danger potentiel. Dans ces petites communautés où les liens ancestraux sont tricotés serré, toute différence de comportement ou toute divergence de pensée est vite considérée comme éminemment suspecte. Un défi à l’intolérance que relève Vianne Rocher avec détermination, courage et fierté.

Quel honteux secret cache avec une insolente certitude, sous ses airs hautains et sa froideur soupçonneuse, le curé de Saint-Jérôme, Francis Reynaud, l’enfant du village devenu séminariste, puis curé de sa paroisse natale ?

Que fuit ainsi de ville en ville, Vianne Rocher qui semble refaire à la hâte ses valises, chaque fois que l’escale s’adoucit ?

Qui est cet « homme noir » qui hante ses rêves comme il hantait déjà ceux de sa mère, dont elle a hérité des dons paranormaux ?

L’ambiance authentique qui se dégage de ce roman, véritable chronique campagnarde n’est pas sans rappeler celle du très beau film de Jean Becker, « Les enfants du Marais ». Les sentiments humains avec toutes leurs contradictions, leur incohérence et parfois même, leur violente intransigeance, y sont subtilement dépeints avec une grande justesse. L’attention du lecteur est soutenue d’un bout à l’autre des 333 pages qui se dégustent comme une friandise littéraire.

Un excellent roman de Joanne Harris que je vous conseille vivement, fort bien servi par la traduction fidèle d’Anouk Neuhoff.

Chocolat... un livre rafraîchissant, savoureux, comme on aimerait en lire plus souvent !

Chocolat
Joanne Harris
Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff
333 pages - 2000
Libre Expression

© Alexandra S. Holstein
LivresPlus
Montréal, 2000