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ENTREVUE AVEC MICHEL REYNAUD Un éditeur en résistance depuis 10 ans Alexandra S. Holstein : Monsieur Reynaud, merci d’avoir accordé cette entrevue à LivresPlus. J’ai l’intention de structurer cet entretien autour de trois grands axes : tout d’abord, une série de questions visant à vous faire découvrir à nos lecteurs, ainsi que votre maison d’édition, les Éditions Tirésias; ensuite, une série de questions destinées à creuser vos grandes lignes éditoriales et les raisons de vos choix; enfin, un troisième volet abordant certaines questions plus d’actualité en cette saison de rentrée littéraire, la première du IIIe millénaire.
Michel Reynaud : Avant de bien vouloir répondre avec plaisir et bonheur à toutes les questions que vous me poserez et auxquelles je me ferai un devoir d'apporter ou d'essayer d'apporter une réponse. En ce jour, il faut que ceci soit clair pour tous vos lecteurs, je mène une campagne de survie car, financièrement, les Editions Tirésias sont en danger. Elles sont en danger, non pas car nous avons une mauvaise gestion, mais ce danger peut être expliqué sous différentes formes : pression de la banque, pression ou silence des médias. Aujourd'hui, on ne peut pas ne pas savoir que la mondialisation dans sa dimension la plus tribale et la plus carnassière fait son chemin. Tout est bon pour faire du fric pour du fric, sans intention même de créer de nouvelles richesses. Ce système-là, je le rejette, c'est pour cela que je me considère comme un "vrai" éditeur, que je m'honore d'être, et qui a une petite structure. Je suis une petite maison d'édition, et même minuscule, peu m'importe le qualificatif, car je veux publier 10 à 12, et seulement 10 à 12 ouvrages par an. Il va de soi que je peux tirer X milliers exemplaires d'ouvrages, là n'est pas le problème. Il va de soi que j'ai une structure de diffusion et de distribution des plus conventionnelles. Il va de soi que je fais un service de presse. Il va de soi que j'applique les us et coutumes d'un éditeur.
Aujourd'hui, pour moi le livre n'est pas un produit, une denrée périssable, mais il est le support ludique, intelligent, transmetteur de connaissance, de savoir, d'onirisme, et de connaissance de l'autre, et par là même de soi-même. J'emploie le même alphabet, le caractère d'imprimerie, le support, comme cela s'est toujours fait dans notre profession, mais avant tout j'ai une politique intuitive ou même créatrice vis-à-vis d'un auteur potentiel et non de marketing.
Ceci dit, un livre de mon catalogue acheté, en plus de me faire connaître en tant qu'éditeur, de faire connaître un auteur, est aussi une volonté de l'autre — c'est-à-dire le lecteur — d'être partenaire de ma conception et de mon travail éditorial et de m'aider et de me supporter dans mon devenir. C'est une histoire d'amour entre trois personnes : le lecteur, l'auteur, l'éditeur. Aujourd'hui, comme la majorité des journalistes ont déserté le travail d'un éditeur, ils ne participent plus majoritairement à cette fête et à la connaissance de cette fête et donc, sont en quelque sorte le point initial de la rétention et de l'oppression que porte sur moi la banque. ASH : Cette mise au point a le mérite de la franchise et elle s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans la lignée des propos que j’ai moi-même développés dans la première partie du À Découvrir que LivresPlus vous a consacré, dans son numéro 16. Sachez en effet, monsieur Reynaud que depuis sa création, le 1er janvier 2000, LivresPlus s’est donné une double mission : tout d’abord, faire partager à nos lecteurs notre passion des livres et de la lecture; ensuite, leur faire découvrir ces Lectures d’ici et d’ailleurs, celles dont on parle déjà beaucoup, mais aussi, celles dont justement on parle peu – voire même, souvent pas du tout. Nos lecteurs-visiteurs sont toujours plus nombreux à nous confirmer qu’ils sont heureux de ce choix éditorial qui remplit son rôle d’information en toute indépendance. Cette entrevue devrait à n’en pas douter susciter leur intérêt. Parlez-nous un peu de votre parcours en tant qu’auteur ? Michel Reynaud : J'ai très tôt écrit, j'ai écrit de la poésie, mais j'ai voulu connaître ce que classiquement était le poème. Ensuite, j'ai pu écrire en vers libres, j'ai écrit des romans, quelques essais philosophiques, j'ai consacré beaucoup de temps à la recherche de la mémoire, surtout en histoire, et spécifiquement dans le monde de la déportation.
Je fus le premier à travailler sur ces oubliés de l'histoire, les bibelforscher entre autres, qui sont les témoins de Jéhovah, et je tiens à rappeler ici qu'un procès m'opposa à un grand éditeur qui niait l'antériorité de mon ouvrage. J'ai consacré plus de trente ans à étudier les camps de concentration, l'homme en situation d'extrême, c'est pour cela que j'ai publié une anthologie des écrits et des dits dans les camps de concentration, de déportation, d'extermination, de 1933 à 1945, qui a pour nom "La Foire à l'Homme". C'est vrai que ce parcours d'auteur, qui est pour moi essentiel est mis souvent en sommeil par mon métier d'éditeur.
ASH : Mais alors, pourquoi êtes-vous devenu éditeur ? Michel Reynaud : Je dirai par boutade et raison, d'un hasard nécessaire. Je considérais 10 ans trop tôt que le métier d'éditeur allait, tel que nous l'avions connu dans sa dimension étymologique, disparaître. Les faits actuels me donnent en partie raison. Je suis devenu éditeur pour me mettre en résistance d'un devenir marchant. ASH : Pouvez-vous en quelques lignes nous tracer un bref historique de votre maison d’édition ? Michel Reynaud : Les Editions Tirésias sont nées en 1989, seul j'ai décidé et voulu les créer, elles eurent au début un travail sur ces oubliés de l'histoire, et plus de 11 ans après, nous avons à peu près 80 titres au catalogue. Aujourd'hui, il est vrai, je suis beaucoup moins seul dû l'appui les amis de Tirésias qui m'entourent d'une façon matérielle, mais surtout intellectuelle.
ASH : Quelles sont les raisons qui ont abouti au choix de Tirésias comme nom de votre maison d’édition ? Michel Reynaud : Je l'explique dans mon catalogue : " Tirésias, le devin, accepta certains sacrifices, notamment la cécité, au prix de la vérité. Ni l'enfer ni le silence ne lui firent peur ou taire. Son choix lui apporta l'éternité. Il connut le plaisir. Telle est ma volonté, tant au travers de l'authenticité historique que de la littérature. Peu importent le prix et le risque, le silence n'aura pas de place chez Tirésias. L'éditeur.
ASH : Vous avez dit un jour : "Car nous ne pourrons nous occuper de création que lorsque nous aurons simplement réglé le compte à notre mémoire." Qu’entendez-vous par là ? Michel Reynaud : Cette phrase que j'ai dite il y a 10 ans, je la répète aujourd'hui. J'entends simplement, que — en dehors du problème de l'édition, c'est-à-dire de l'éditeur — nous avons aussi un problème de création, c'est-à-dire de trouver une œuvre littéraire créée ou en voie de création par un auteur potentiel. Quand je me suis installé, j'ai cru candidement qu'il y avait un pan important de la littérature française, en devenir ou en jachère ou en quête d'éditeur, qui attendait. J'ai vite déchanté et ma question fut pourquoi, bien entendu. Et ce pourquoi, — et je parle dans notre société européenne, et notre société française, — pourquoi ce vide, en opposition à la profusion de textes du XIXe siècle et du début du XXe. A cette question, j'ai répondu "Vichy, Evian". ASH : Est-ce à dire que vous aviez un objectif bien déterminé en créant votre maison d’édition, il y a dix ans ? Michel Reynaud : Oui, faire découvrir une littérature que je croyais en état de naissance. ASH : Pensez-vous y être parvenu ? Michel Reynaud : Sur mes objectifs, non. Mais sur une possibilité à entamer et à faire vivre ce processus de création, oui.
ASH : Êtes-vous satisfait ou déçu par le chemin parcouru ? Michel Reynaud : Ce serait très prétentieux d'être satisfait ou trop orgueilleux d'être déçu. Je dirai que j'attends toujours la satisfation à voir accueillir certains textes de qualité, la déception avoir perdu beaucoup d'argent que j'avais eu avant de devenir éditeur.
ASH : "De Vichy à Évian".... Est-ce un parcours historique, un choix délibéré ou simplement, le hasard des manuscrits ? Michel Reynaud : C'est un parcours délibéré puisque la réponse vient en ces deux textes, la publication de Georges Wellers, au début en 1991, "Un juif sous Vichy", et un texte de Jean-Philippe Ould Aoudia, "L'assassinat de Château-Royal". ASH : Quels sont les pans ignorés de l’Histoire que vous pensez avoir contribué à faire découvrir ? Michel Reynaud : D'abord "Ces Femmes Espagnoles, de la Résistance à la Déportation". En 50 ans, nul texte ne leur a rendu hommage. Il ne faut pas oublier que certaines de ces femmes résistantes, qui furent déportées à Ravensbrück, furent déportées en tant que françaises. Ce livre leur rend leur identité culturelle et rend hommage à un combat trop ignoré contre le fascisme qui débuta dès la guerre d'Espagne pour se continuer sur le sol de France contre le nazisme. Ce livre — et là est la symbolique de mon combat — permit à la traductrice, jeune universitaire ne saisissant pas l'importance de l'histoire sur notre présent et notre avenir, de prendre conscience de l'importance de ce pan historique trop souvent caché.
J'ai permis de faire découvrir Christian Buono, beau-frère de Maurice Audin, seul Français mort sous la torture en Algérie, de nous rapporter des informations importantes puisqu'il était en prison avec Henri Alleg sur la genèse du livre "La question" qui mit au banc de la société internationale en accusation la torture que pratiquait la France en Algérie. J'ai aussi révélé au travers des trois livres qu'a publiés Jean-Philippe Ould Aoudia, la mort tragique de ces six enseignants dont le grand écrivain Mouloud Feraoun, mais aussi la découverte du martyr des Bibelforscher, dont on ne parlait pas en 1990 et leur parcours sous le nazisme de 1933 à 1945. J'ai permis à Georges Wellers de s'exprimer, à Grégoire Georges-Picot de nous parler des étrangers dans la résistance en Provence, à Annette Dreyfus-Benacerraf de nous raconter comment la haute bourgeoisie a vécu la débâcle, ceci au travers de son carnet de jeune fille.
Aujourd'hui, en novembre 2000, je publie le parcours exceptionnel d'une institutrice du début du siècle, Yvonne Le Tac, qui fut la doyenne des déportées revenues des camps de la mort. Je pourrais citer l' "Anthologie des poèmes de Buchenwald" de André Verdet, le poète algérien Messaour Boulanouar, mais je voudrais pour terminer, — même si j'oublie quelques titres — citer Nina Hayat qui nous a permis de faire le lien entre l'Algérie actuelle et son passé colonial. Pour moi, son livre "Des youyous et des larmes" se place comme un livre essentiel dans la littérature sur l'Algérie d'aujourd'hui.
ASH : La "mémoire collective" semble être l’un des buts de votre fonds : pensez-vous qu’aujourd’hui plus qu’hier, elle soit en péril ? Et pourquoi ? Michel Reynaud : Oui. Pourquoi ? Car il y a une volonté de réécrire l'histoire qui fait notre mémoire. Ce n'est pas gratuit qu'on veuille installer un supermarché à Ravensbrück, un carmel à Auschwitz, ce n'est pas gratuit, sinon c'est dangereux de demander à un déporté de justifier son retour.
C'est pour cela que 50 ans après, quand je publie Jean-Claude Dumoulin, pour son livre "Du côté des vainqueurs", lui remet à l'heure la pendule de la mémoire collective quand il dit : "je suis revenu car j'étais le plus fort". Ce n'est pas gratuit qu'on demande aux résistants de justifier leur résistance. Ce n'est pas gratuit, mais terrible qu'on demande des justifications à Jean Moulin, alors qu'on accorde des circonstances d'explication au préfet Papon. Ce n'est pas gratuit qu'aujourd'hui en France un débat oppose les torturés d'Algérie à leurs bourreaux. Tout est fait pour qu'une philosophie efficace, mondialiste, avide de profit nie ou travestisse le passé pour avoir dans l'immédiat une efficacité totale, car, vous le savez, un peuple sans mémoire, donc sans mémoire collective, est un peuple sans avenir.
ASH : Dix ans déjà que votre fonds existe : c’est un peu l’heure des bilans. Quels sont les titres que vous avez publiés dont vous êtes vraiment le plus fier ? Et pourquoi ceux-là ? Michel Reynaud : Je pense avoir déjà répondu. J'ajouterai tout de même l'œuvre de romancière de Evelyne Hugues et les "premiers romans" que j'ai publiés.
ASH : Quel est, à ce jour, votre plus grand regret en tant qu’éditeur ? Michel Reynaud : Certainement de n'avoir pas compris l'enjeu financier d'une part, mais le danger potentiel dû mon travail que je pouvais représenter pour les structures commerciales ayant pignon d'éditeur sur les avenues du livre. ASH : La "bien-pensance", la pensée unique, le "politiquement correct", la mondialisation culturelle... Quels dangers représentent-ils pour la "vraie" culture ? Michel Reynaud : J'ai développé tout ceci précédemment. J'ajouterai que les affaires qui se déroulent dans notre totale dimension culturelle, qu'elle soit gastronomique, sportive, écologique, arrivent à ma conclusion, la mort de l'homme. Michel Foucault a dit à ce sujet et différemment des choses utiles.
ASH : Allons-nous léguer une culture "jetable" aux générations futures ? Michel Reynaud : Je ne sais pas si la culture sera jetable, je ne sais surtout si culture il y aura, si nous ne restons pas vigilants, si nous ne résistons pas et qu'une poignée continue ce combat pour que le livre soit. ASH : En cette saison de rentrée littéraire et donc aussi, de prix littéraires, trouvez-vous la littérature actuelle : sinistre, embue de la personne de ses auteurs, creuse, narcissique, désespérée et désespérante, si ce n’est même parfois mortellement ennuyeuse. Est-elle devenue du prêt-à-consommer, du "fast-food culturel" ? Et si oui, pourquoi ?
Michel Reynaud : Je ne ferai point de commentaires, car je serai très déplaisant. Si je disais le fond de ma pensée, on me rétorquerait que je suis jaloux parce que je n'obtiens pas cette reconnaissance par un prix. J'appartiens à cette volonté d'individus qui considèrent que le système culturel, entre autres, est finissant, pourrissant, parfois putride, exceptionnellemnent et rarement des titres de qualité, et faisant ce constat désagréablement réaliste, je ne peux rien espérer de ce système. Tous les prix sont oubliés. Aujourd'hui, en France, s'il n'y avait quelques éditeurs dignes de ce nom, nombre de nobélisés en littérature sur ces 30 dernières années n'auraient pas publié dans notre Cité. ASH : Le livre doit-il toujours être selon vous une source de savoir, même s’il reste un objet ludique ? Michel Reynaud : Oui, et cela n'est pas à mes yeux incompatible.
ASH : Y a-t-il réellement une censure de l’argent dans le monde de l’édition ? Michel Reynaud : Oui, je dirai cent mille fois oui, et cette censure existe d'autant plus que vous gênez tant soit peu. A ce sujet, je suis étonné de la volonté qu'on a à me faire mourir en tant qu'éditeur car, je me considère vraiment comme une poussière d'étoile.
ASH : Comment considérez-vous votre rôle d’éditeur : un "passeur d’idées" ou un gardien de la mémoire ? Michel Reynaud : Les deux : un passeur d'idées, un gardien de mémoire, un créateur, un amuseur, une possibilité d'ouvrir à l'autre la porte du rêve, de la connaissance et la volonté d'être lui : un homme libre.
ASH : Quels sont les objectifs que vous vous êtes fixés pour les dix prochaines années ? Michel Reynaud : D'abord, aujourd'hui, je ne peux plus parler en décennie, je parle simplement en jours : un jour de gagné est devenu pour moi un exploit et j'attends avec impatience, mais tranquillité, tout lecteur. Il faudra qu'autour de mon travail des Editions Tirésias, une chaîne de solidarité, de soutien, naisse, il faudra bien, en ces temps de déluge, que nous créons une arche de Noé pour que nous poursuivions notre chemin. Tel est mon objectif.
ASH : Merci monsieur Reynaud pour la franchise de vos réponses. Continuez votre courageux et magnifique travail, et, grâce aux hommes et aux femmes libres, la "poussière d’étoile" deviendra un jour prochain : planète !Michel Reynaud : Merci de l'intérêt que vous me portez.Entrevue réalisée par Alexandra S.
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