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LES BELLES ÂMES
Pourtant son dernier roman, Les Belles Âmes, ne manque ni d’originalité ni même d’intérêt. Il est vrai que le thème abordé ici par l’auteur n’est tout compte fait, pas si éloigné de la réalité que ça. Il est en tout cas bien loin d’être une simple fiction, en cette époque où les émissions de type Reality Show défoncent l’audimat. Lydie Salvayre nous invite en effet, à suivre pendant cinq jours (et... 156 pages), un voyage organisé d’un genre nouveau et bien spécial : une tournée européenne des grandes banlieues urbaines les plus pauvres, concoctée par l’agence touristique Real Voyages. Au cours de ce voyage, Les Belles Âmes pourront tout à loisir satisfaire leur soif d’absolu humanitaire et ressentir l’éphémère appaisement du devoir de charité accompli. Elles pourront ainsi le temps de leur voyage au bout de l’enfer social, se donner enfin, bonne conscience avant de regagner, l’âme en paix, le confort douillet et cossu des beaux quartiers. Mais ne croyez surtout pas que l’agence Real Voyages se soit lancée dans ce type de tourisme sans avoir auparavant sérieusement planché sur le sujet et sans avoir minutieusement travaillé sa mise en marché. La clientèle cible a été définie et tout a été ensuite soigneusement planifié. Le programme touristique de nos belles âmes s’articule autour de deux idées forces : une découverte exhaustive, mais progressive, de toutes les catégories de pauvres que peuvent engendrer nos grandes villes deshumanisées. L’itinéraire qui va les conduire de Paris à Turin, en passant par Bruxelles, Cologne, Berlin, Dresde, Ratisbonne, Milan et Vigevano, commence dans la banlieue Nord de Paris, à la Cité des Sables. Une trentaine de blocs de béton gris, à l’austère et terne apparence, et à l’architecture sans âme, compose cet ensemble, véritable caricature des cités défavorisées. Quels qu’ils soient, les voyages organisés ont toujours le redoutable privilège de regrouper dans une dangereuse promiscuité des gens totalement étrangers les uns aux autres qui ont pourtant cru un instant, que le seul fait d’avaler ensemble leur quota journalier de kilomètres en autocar — entre deux haltes d’urgence physiologique — suffirait à en faire un groupe d’amis. Lydie Salvayre a donc réuni dans son roman, pour le plus grand plaisir du lecteur, le panel idéal afin de rendre rapidement insupportable l’ambiance surchauffée d’un autocar. La journaliste mondaine et arriviste, un rien nympho qui minaude à qui mieux mieux : Melle Faulkircher. L’incontournable magnat de l’industrie, grand amateur de proverbes et histoires belges, M. Lafeuillade. La vipère professionnelle au venin verbal dévastateur, Odile Boiffard, dite Odile B. La très conciliante et toujours très compréhensive enseignante, Mme Pite. L’aspirant écrivain, suffisant et bien persuadé de son talent, Julien Flauchet. L’accompagnateur du groupe, ancien séminariste défroqué, Antoine. Sans oublier, Jason, le jeune loubard de la Cité des Sables transformé en animateur d’ambiance qui grille joint sur joint et Olympe, sa copine issue de la même cité et dont le seul horizon culturel est la boutique « SuperMod » de la galerie marchande ! L’auteur instaure d’ailleurs bien vite une sorte de dialogue complice et parfois indirect avec le lecteur ou avec Olympe. Les organisateurs n’ignorent pas que des phases psychologiques clés vont se succéder immanquablement chez leurs touristes. Après l’enthousiasme contagieux des premiers temps , la dépression fait par la suite des ravages inquiétants, cédant bientôt la place à un état psychique « catastrophique » juste avant l’apaisement ultime de la fin du voyage. Au quatrième jour de ce safari photo des cités, les bons sentiments altruistes de nos voyageurs se lézardent et leur vraie nature apparaît. Face à cette fracture sociale évidente, on observe alors la lassitude profonde de tous et des dissidences de plus en plus évidentes émergent au sein de ce groupe artificiel. Tous les prétextes sont bientôt bons pour alimenter des prises de becs de plus en plus acérées. C’est ainsi que presque in fine du roman, on découvre les plus discrets du groupe dont on ignorait même jusqu’ici l’existence, les très réservés époux Bertille. Et contre toute attente, Armand Bertille, à la stupeur générale, éclate littéralement. Il disjoncte... il craque. Il en a ras le bol de la misère des autres... L’auteur nous livre une chronique acidulée, si ce n’est amère, de la société actuelle où l’argent et le paraître tiennent hélas lieu de philosophie de vie pour certains, et où l’Autre — le plus démuni — n’est alors qu’un objet futile de la curiosité d’un instant dont on se lasse très vite. Cet agréable septième roman de Lydie Salvayre se lit facilement. Ce n’est certes peut-être pas de la très grande littérature, mais le ton est toujours juste et incisif, et l’humour — le plus souvent noir — décapant. Comme vous pourrez en juger par vous-même, il n’est pas toujours facile d’être une belle âme et surtout encore moins.... de le rester ! Les
Belles âmes ©
Alexandra S. Holstein |