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Le
noir passage
La vie lui donnera une seconde chance en lui permettant d’embarquer à bord, comme mousse. Appareillage le lendemain… cap au sud, vers les côtes de Guinée pour embarquer une cargaison de «bois d’ébène»… À bord, le lecteur fera la connaissance du jeune Stephen Fletcher; de «Long» Simon Fraser, le supérieur hiérarchique de Robin; du capitaine William Redgrave sans oublier l’étonnant aumônier, Frère Repeater, à l’étrange voix nasillarde. Chemin faisant vers l’Afrique — voiles au vent — le Pride of Bristol se frottera aux pirates barbaresques basés à Alger, mais aussi aux Salétins, ces pirates de Salé qui infestent les côtes du Maroc. Le lecteur participera à la vie à bord et découvrira les corvées dont celle du réapprovisionnement en eau douce. Il s’initiera à la chasse aux tortues de mer ou, grâce à des croquis très détaillés, au gréement d’un trois-mâts carré. Mât de misaine, mât d’artimon, mât de beaupré, grande vergue, vergue du petit ou du grand perroquet, petit ou grand hunier, foc, haubans, dunette, gaillard d’arrière ou gaillard d’avant, bâbord, pavois n’auront bientôt plus de secret pour lui ou presque, pas plus d’ailleurs, que la composition des 80 membres d’équipage ou des quarts de jour ou de soir. Mais, ne perdons pas de vue que la vocation du Pride of Bristol est d’être un négrier et que le but de la traversée est par conséquent le commerce du «bois d’ébène», ou plus clairement, la traite des esclaves africains, destinés à être livrés dans les possessions coloniales des Caraïbes, encore souvent appelées à cette époque, Indes occidentales. Robin Rowley pense encore naïvement au début de la traversée qu’il va utilement contribuer au fondement du Nouveau Monde et que ce transfert de population est après tout, un bon moyen d’améliorer les conditions de vie précaires de ces peuplades dites sauvages. Les dignes Lords du Parlement de Londres ne les considèrent-ils pas comme de la vulgaire marchandise susceptible, à ce titre, d’être vendue ou troquée. Lorsqu’il commence à les côtoyer de plus près, Robin s’interroge pourtant et plus encore, après avoir rencontré Yambo dont le regard n’a décidément rien d’animal et dont la magnifique prestance finit par le convaincre de «l’humanité des nègres»… Avec «Le Noir passage», les éditions Pierre Tisseyre nous offrent une fois de plus, un excellent roman; un roman d’aventure maritime sur fond historique mais aussi et surtout, une initiation fort utile au douloureux problème de l’esclavage en général et de l’esclavage africain au XVIIIe siècle en particulier. Pour ceux qui souhaiteraient approfondir la question, une bibliographie bien documentée leur fournira en fin de livre de nombreuses pistes de recherches. L’écriture de Jean-Michel Schembré est dynamique et nous prouve l’incontestable talent de communicateur de cet universitaire diplômé en histoire devenu écrivain pour notre plus grand plaisir. Une approche intelligente d’une des plus grandes tragédies collectives du passé afin de mieux nous faire comprendre notre présent et surtout afin de nous aider à faire table rase de l’ignorance, mère de l’intolérance et de l’intolérable ! Débutant en février 1739, ce premier tome — car l’auteur nous en promet un second — s’achève en juillet de la même année alors que le Pride of Bristol s’éloigne lentement des côtes de Guinée, alourdi par son infâme cargaison de «bois d’ébène». La suite devrait — selon Jean-Michel Schembré lui-même — nous faire vivre la traversée du négrier vers le Nouveau Monde, mais aussi le débarquement aux Caraïbes et le sort qui attend là-bas les fiers Africains devenus en quelques semaines des corps brisés auxquels on refuse jusqu’à la simple dénomination d’êtres humains. Un roman bouleversant par son réalisme qui nous invite à une remise en question par la découverte de pans de l’Histoire de l’Humanité sur lesquels bien trop souvent encore, on évite de s’appesantir aussi bien dans les manuels que dans les cours d’histoire. Un excellent ouvrage à lire absolument ! Le
noir passage ©
Sophie Ceyrac |