ENTREVUE AVEC CRISTINA RODRIGUEZ

 «Moi, Sporus, prêtre et putain» (Calmann-Lévy, 2001)

Alexandra S. Holstein : En 2000, vous aviez publié «Les Mémoires de Caligula» chez un éditeur québécois, Les éditions JCL.  J’avais eu, à cette occasion, le plaisir de bavarder au téléphone avec vous, puis de vous interviewer.  Vous m’aviez alors fait partager cette passion pour un empereur incompris, mal aimé, dont l’œuvre et la mémoire ont été trahies depuis toujours, par bien du monde… 

À la lecture de votre livre, j’avais, à mon tour, été conquise peu à peu par cet homme et j’avais mieux mesuré votre souci de réhabilitation du personnage.  Je concluais d’ailleurs ma critique par ces mots : «Le défi était de taille, mais c’est un pari magnifiquement gagné, pour l’empereur comme pour l’auteur. Caligula peut reposer enfin en paix : son nom est réhabilité.»

Cette année, les éditions françaises Calmann-Lévy ont publié votre dernier roman, «Moi, Sporus, prêtre et putain».  Un titre qui, au premier abord, n’est pas nécessairement inspirant pour le lecteur profane qui hante les librairies ou les bibliothèques municipales.

Un ouvrage qui après Caligula, nous fait découvrir un Néron moins antipathique que celui que nous connaissions : un Néron débauché certes, mais aussi un homme d’esprit, un ami des arts et des artistes, un musicien doublé d’un poète…  Une fois encore, on est loin ici de l’image du monstre que nous avaient laissée en tête nos cours de Lettres latines ou nos piètres connaissances sur la Rome Antique. 

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans une nouvelle aventure «antique» ? 

Cristina Rodriguez : En fait, c'est le personnage de Sporus qui m'a plu, et les religions orientales dans le monde romain, sur lesquelles circulent beaucoup d'idées reçues. Je voulais juste remettre les choses à leur place. Néron n'est en fait qu'un personnage secondaire, fascinant, certes, mais secondaire.

En fait, c'est le personnage de Sporus qui m'a plu, et les religions orientales dans le monde romain, sur lesquelles circulent beaucoup d'idées reçues. Je voulais juste remettre les choses à leur place.

ASH : Avez-vous fait néanmoins de la réhabilitation des empereurs romains mal-aimés votre marque de commerce ?

C. R. : Non, pas du tout. D'ailleurs, je n'aime pas trop ce mot. Ils n'ont pas besoin d'être réhabilités. Je ne fais que romancer une période et des personnages, aussi fidèlement que possible, parce que j'aime cette époque. Tout le monde n'est pas d'accord avec ma façon de faire ou de penser et certains n'hésitent pas à dire qu'il est inconcevable de vouloir faire ressortir le côté humain de tels "monstres". "Et si tu te trompais ? Et s'ils étaient réellement des monstres ?"

Je me contente en général de leur resservir un mot de Voltaire : "Mieux vaut risquer de sauver un coupable que de condamner un innocent."

Mais de quoi seraient-ils coupables de toute façon ? D'avoir vécu à une autre époque, où les valeurs chrétiennes n'étaient pas encore à l'ordre du jour ? La belle affaire ! Cela n'en fait pas des monstres. En fait, je crois que l'on me reproche surtout de ruiner un fond de commerce (rire). Le sexe débridé et le sang font toujours vendre et moi, je viens dire "Eh ! les gars ! Arrêtez vos délires, Caligula et Néron n'étaient ni des fous, ni des docteurs Petiot." Un mythe se brise...(rire)

A.S.H : Pourquoi ce désir que l’on sent quasi viscéral chez vous, de vouloir rectifier l’image hollywoodienne de la Rome Antique ?

C. R. : Parce que je suis Européenne, doublement latine et que je suis fière de mes origines. Je n'ai nulle envie de laisser une poignée d'imbéciles armés de caméras et de valeurs judéo-chrétiennes piétiner la culture de mes ancêtres qui, même s'ils semblent l'oublier, sont aussi les leurs.

A.S.H. : Vous semblez fascinée par cette période de l’histoire de l’Humanité, pourquoi ?

Parce que l'Antiquité est une période fascinante. Le creuset où se sont fondus les sciences et les arts, un puits de culture et de progrès qu'a asséché la chrétienté, infligeant à l'humanité plusieurs siècles de retard, que nous n'avons pu rattraper qu'à la Renaissance et encore, je suis optimiste...

Parce que l'Antiquité est une période fascinante. Le creuset où se sont fondus les sciences et les arts, un puits de culture et de progrès qu'a asséché la chrétienté, infligeant à l'humanité plusieurs siècles de retard.

A.S.H. : Pourquoi avoir choisi le règne de Néron cette fois-ci ?

C.R. : Sporus, le personnage dont je voulais raconter l'histoire, a vécu sous son principat alors je n'avais pas trop le choix (rire). Par chance, Néron est le dernier empereur de la dynastie Julio-Claudienne. A son époque, et sous son influence, les arts et les moeurs ont tourné une nouvelle page. C'est l'un des gonds les plus importants de l'Antiquité. Le fait d'avoir exécuté 300 ou 400 chrétiens fanatiques n'efface pas le reste.

A.S.H. : Qu’est-ce qui a motivé votre choix de donner le premier rôle à Sporus, fils d’esclave devenu Galle, puis épouse de l’empereur Néron

C.R. : Parce que c'est ce personnage et le curieux culte de Cybèle qui m'ont attirée au départ. Ils représentent une facette de l'Antiquité que l'on garde sous silence pour des raisons de morale et de bienséance. Et, bien entendu, comme tout ce qui est caché, cela donne lieu à toutes sortes de fables saugrenues. J'avais envie de soulever le voile et de dire "ça suffit !". Regardez, réfléchissez et jugez en connaissance de cause. Laissez vos fantasmes au vestiaire et voyez ce qu'il en était.

C'est ce personnage et le curieux culte de Cybèle qui m'ont attirée au départ. Ils représentent une facette de l'Antiquité que l'on garde sous silence pour des raisons de morale et de bienséance.

A.S.H. : Pourquoi avoir choisi de rédiger votre roman à la première personne et quelles difficultés majeures cela vous a-t-il occasionnées?

C.R. : C'est le meilleur moyen de se mettre dans la peau du personnage et de faire en sorte que le lecteur vive, ressente, et découvre les choses en même temps que lui. Cela le rend vivant et humain. Merveilleux alibi aussi pour faire découvrir l'époque de Néron au lecteur de façon ludique et sans que cela ne devienne pesant. La difficulté majeure est de se mettre à la place d'un eunuque. Pas facile lorsque l'on est une femme... (rire)

A.S.H. : Quels sont vos projets littéraires à venir ?

C.R. : Un "mea culpa" concernant mon premier essai sur Caligula. Il y manque trop de choses, j'ai parfois fait les mauvais choix et de récentes études m'ont montré que j'avais fait certaines erreurs de jugement politique concernant sa jeunesse et les personnages secondaires, Tibère en tête. "Les mémoires de Caligula" sont restées trop superficielles à mon goût.

Fin janvier 2002 sort donc "Le César aux pieds nus", aux éditions Flammarion. Un "gros" roman qui retrace la fin du règne de Tibère et que j'ai écrit en collaboration avec un historien. On y retrouvera Caligula jeune homme, mais aussi toute la famille Germanicus sous la plume d'Hélicon, un jeune Égyptien qui retracera pour nous cette turbulente période pleine d'intrigues, de trahisons et de mystères.

En octobre 2002 sortira également un thriller chez Flammarion, mettant en scène des hackers. J'ai deux passions : l'Antiquité et les nouvelles technologies. On pourrait les croire aux antipodes et, pourtant, il n'en est rien. Elles demandent l'une comme l'autre une véritable âme de "fouille merde" et ça, c'est vraiment ma spécialité.  (rire)

J'ai deux passions : l'Antiquité et les nouvelles technologies.

A.S.H. : Quand serez-vous de passage au Québec pour rencontrer vos lecteurs ?

C.R. : Je ne pense pas être assez connue pour que l'on m'offre le voyage. (rire) Vous savez, je ne suis qu'un tout petit auteur, un parmi des milliers d'autres. Si j'ai la chance d'avoir quelques "fans", je suis encore loin d'être attendue dans les salons avec l'impatience que peut faire naître un Christian Jacq ou un Serge Brussolo. Cela viendra peut-être mais j'en suis très loin. A 30 ans à peine, je suis encore un "bébé" dans le milieu. Chez Calmann Lévy, j'étais le plus jeune auteur de la maison, c'est vous dire.

Si l'on dit que la valeur n'attend pas le nombre des années, il n'en est pas moins vrai que quelque temps en fût donne du corps au vin.  (rire)

Si l'on dit que la valeur n'attend pas le nombre des années, il n'en est pas moins vrai que quelque temps en fût donne du corps au vin..

J'ai encore beaucoup à apprendre et des dizaines de romans à écrire pour pouvoir  me dire "ça, c'est du bon boulot !" après avoir tapé le mot "fin". Et, tout à fait entre nous.... je me demande s'il existe un auteur qui peut se dire cela. Il y a toujours des points à améliorer et je ne suis jamais contente de moi. Remarquez,  c'est plutôt bon signe, non ? (rire)

Propos recueillis par Alexandra S. Holstein
Lors d’un entretien, le 11 décembre 2001, à Montréal et Paris, via Internet

© Alexandra S. Holstein
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