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Alexandra S. Holstein :
J’ai noté en lisant votre dossier de presse que vous aviez une longue expérience
du monde de l’édition. Vous avez
successivement occupé auprès d’éditeurs québécois les fonctions de
relationniste, éditrice et directrice de collections. Connaissant comme vous le
connaissez le milieu du livre québécois — un milieu qui est assez fermé :
on peut donc s’interroger. Qu’est-ce
qui vous a poussée à créer une nouvelle maison d’éditions ?
Est-ce parce que vous adorez le livre ? Ou parce que vous trouviez
qu’il manquait quelque chose au paysage littéraire québécois ? Brigitte Bouchard :
Oh non ! je ne suis pas vraiment commerçante dans l’âme, en ce sens que je
n’ai pas fait d’étude de marché, je n’ai pas réfléchi longtemps et je
ne me suis pas demandé s’il y avait un manque.
En fait, c’est surtout parce que j’ai toujours aimé des
constructions romanesques assez brèves. J’en
ai aussi beaucoup lues et puis j’ai également beaucoup lu Nina Berberova, et
même Voltaire avec son Candide Par ailleurs, étant dans l’édition depuis longtemps, même si j’ai appris beaucoup de choses au cours de toutes ces années et même si j’ai travaillé avec des auteurs fantastiques, j’ai aussi souvent été frustrée d’être à la merci de mes éditeurs. J’ai dû pendant cette période publier des romans que je n’aimais pas ou me plier à leur vision des choses — ce qui était correct puisqu’ils m’avaient engagée pour ça — mais souvent je ne voyais pas les choses de la même façon qu’eux, qu’il s’agisse de la présentation visuelle ou même des textes choisis. J’avais
une vision personnelle de la littérature de plus en plus précise et aussi —
et surtout — de ce que j’aimerais publier.
À
un certain moment, je n’avais donc pas d’autre choix que de publier ce en
quoi je croyais… Comme j’avais
réalisé que je lisais beaucoup de constructions romanesques courtes, j’ai
donc décidé de proposer à mes auteurs d’écrire des romans miniatures.
Je me suis dit : je vais « exploiter » mon créneau littéraire
— même si je n’aime pas trop le mot —, je vais le mettre de l’avant.
En fait, je pouvais difficilement faire autrement que de qualifier le créneau
littéraire que je choisissais, parce que si j’avais choisi de publier des
nouvelles, il aurait fallu que je l’annonce, ou de la poésie, et il aurait
fallu que je l’annonce aussi. ASH :
Tout à l’heure vous disiez que la mise en marché n’était pas chez
vous une seconde nature… BB :
Non ça vraiment pas ! ASH :
Ce n’était donc pas une option purement commerciale du genre :
les romans miniatures, voilà quelque chose qui va marcher …
C’était plutôt en fait, un choix littéraire personnel d’abord,
mis en marché, ensuite. BB : Oui, oui … définitivement ! Parce que comme je vous l’ai dit, j’en lis beaucoup et je continue à en lire beaucoup. Même si je lis aussi des romans longs : car de toute façon je lis beaucoup… mais je réalise que j’aime énormément les romans miniatures : une écriture qui va à l’essentiel.
ASH : Les
premiers romans que vous avez publiés aux Allusifs sont des petits bijoux biens
ciselés, incontestablement une littérature de qualité même si elle est
courte… Vous donnez là une grande gifle à tous les détracteurs des romans
courts, à tous ceux qui pensent que c’est de la littérature de gare, tout
juste bonne à lire entre deux stations de métro, une sorte de littérature «jetable»
— si je puis employer le terme — qui en outre, n’est pas nécessairement
de qualité. Est-ce que vous réalisez que Les Allusifs sont en train de leur donner un immense démenti ? BB : Non…
non, non… je ne l’ai pas vu ainsi. D’ailleurs,
je ne savais pas que c’était considéré à ce point comme ça… après
tout, «L’Étranger» de Camus est quand même une construction assez
courte… ASH : Bien
sûr, mais en dehors des auteurs de ce gabarit, les petits romans qui sont publiés,
sont souvent regardés avec une espèce de dédain et de mépris comme si leur
petit volume était l’assurance qu’ils ne présentent pas un grand intérêt
littéraire. J’ai personnellement lus tous les romans que vous avez publiés jusqu’à présent. Le style de chacun est certes différent, mais remarquable et l’écriture est toujours très soignée. Il n’y a rien qui puisse laisser penser que la suite ne va pas être à la hauteur. Cela ne peut donc que retenir notre attention et on se dit alors, «Voilà une maison d’éditions à suivre !».
BB : Oh
oui ! pour moi c’est évident. J’ai
beaucoup travaillé avant pour un éditeur pour lequel un roman de 100 pages,
c’est un roman qui n’est pas complet. Certains
éditeurs — lui entre autres — disaient souvent que ça prenait des
romans-fleuves où l’auteur devait décrire beaucoup.
J’ai toujours pensé qu’un bon auteur pouvait dire l’essentiel en peu de pages. Mais il peut aussi faire 200-300 pages et ça peut-être 200-300 pages flatteuses. Je dis juste qu’on peut écrire en peu de pages et qu’on peut tout de même décrire en peu de pages. On peut ainsi découvrir l’univers d’un écrivain dans une forme romanesque brève.
On me reproche toutes sortes de choses, mais je ne renie pas les autres genres littéraires. Je dis simplement que moi, j’aime les romans miniatures: voilà pourquoi j’ai envie de les mettre de l’avant… Je ne dis pas qu’il n’y a que cela qui est valable, mais que là aussi, il peut y avoir une littérature de qualité.
BB : Oui,
exactement… Je viens d’en publier un qui est sorti il y a une semaine
seulement : «Du Mercure sous la langue» de Sylvain Trudel : la
critique semble très bonne … Ou «L’Autre» de Pan Bouyoucas.
Quand, on termine la lecture de
ces romans, cela nous hante pendant des jours… on réfléchit beaucoup sur le
sens de la vie… Enfin, je parle de ces deux titres parce que particulièrement
dans ces deux ouvrages, ce thème est très fort … Et je n’aurais
certainement pas eu besoin d’avoir 200 pages de plus pour mieux comprendre.
Je pense que c’est assez clair. Prenez le roman de Bouyoucas.
Si j’avais tourné à droite plutôt qu’à gauche : qu’est-ce
qu’il me serait arrivé ? C’est magnifique, c’est comme un conte et ça
nous porte à réfléchir pendant des jours … parce que cela nous est arrivé
à tous, un jour ou l’autre, dans notre vie. Dans le livre «Du mercure sous la langue» de Sylvain Trudel : le jeune protagoniste sait qu’il va mourir et il réfléchit sur la vie, la religion et toutes les croyances qu’on nous inculque. C’est porteur, c’est extrêmement puissant comme texte … alors oui, on peut écrire une littérature de qualité en très peu de pages. Et puis effectivement, j’ai bien l’intention de poursuivre dans mon créneau et de le démontrer.
Ce n’est pas que je veuille
vous inciter à ce que cela le devienne, mais pourtant quand on les referme :
on a vraiment des images plein la tête et le tout, en une centaine de pages.
Non pas que les deux autres soient de moindre qualité, pas du tout, mais
il arrive qu’on ressente plus d’atomes crochus avec certains textes ! BB : C’est
exact ! Car ce sont les thèmes qui
nous touchent plus… ASH : J’ai
noté par ailleurs, l’origine multi-culturelle des quatre premiers
auteurs publiés jusqu’ici par Les Allusifs et d’autres à venir si l’on
pense à Elena Botchorichvili qui s’en vient ou à Jorge Edwards… Est-ce
un hasard des manuscrits que vous avez sélectionnés ?
Ou au contraire, est-ce un choix éditorial délibéré que de vous
ouvrir à une littérature plus internationale ? BB : En fait, au début, je n’avais pas particulièrement ça en tête, c’est arrivé un peu par hasard… Pan Bouyoucas : je le connais depuis des années. André Marois : c’est un Français d’origine que je connaissais bien aussi… Comme je l’ai déjà dit, moi je veux publier ce que j’aime donc ce que je lis beaucoup, c’est-à-dire des auteurs qui viennent du Japon, de la Norvège, du Chili… en fait d’un peu partout. Je me suis dit : pourquoi je publierais pas ces auteurs-là ici ? Pourquoi ne publier que du Québécois ? J’aime beaucoup les auteurs québécois… actuellement, j’en publie un : c’est Sylvain Trudel… Mais, pourquoi je ne ferais pas découvrir aux lecteurs d’ici des auteurs qui viennent d’un peu partout…
Prenez Vilma Fuentes, j’avais
adoré «L’Autobus de Mexico» et j’aimais beaucoup son univers.
Je suis allée rencontrer Vilma à Paris et je lui ai proposé d’écrire
un Allusif. Elle a beaucoup aimé
l’idée et moi, j’étais ravie à la pensée de faire découvrir l’univers
de cet auteur aux lecteurs d’ici. C’est une de mes préoccupations…
c’est vrai : enfin, disons que je ne veux pas me mettre de barrière là-dessus.
ASH : Je
trouve au contraire que les deux éléments qui font l’originalité de
votre maison d’éditions et qui ont attiré notre attention, sont
justement : outre, la qualité de l’écriture dans la brièveté,
cette extraordinaire ouverture vers le monde. Effectivement, en Europe, on n’hésite pas à publier des auteurs d’origine étrangère : des Chiliens, des Espagnols, des Russes, des Polonais… peu importe…Cela permet aux lecteurs de les découvrir. Car, en effet, les lecteurs n’ont pas toujours l’opportunité que peut avoir un éditeur de lire un livre publié à l’étranger ou d’avoir connaissance de l’existence de tel auteur magnifique en Lituanie, par exemple. Le vrai rôle de l’éditeur n’est-il pas de favoriser la découverte d’une littérature de qualité même si elle est étrangère ? Vous, vous l’avez très bien compris et c’est sans doute cette sincérité et cette sensibilité en tant qu’éditeur qui vont être votre plus grande force pour le futur.
Les Allusifs proposent aux lecteurs une réelle ouverture vers le monde ce qui est une manière originale de vous démarquer même si, cela vous met la barre plus haute du côté financier. Ceci est comme on l’a dit, assez inhabituel au Québec, et mérite donc d’être souligné. On ne peut, par ailleurs, que vous encourager à poursuivre dans cette voie : une littérature de qualité sans frontières.
En effet, on peut publier aussi
du très bon qui vient d’ailleurs et ça ne met pas en péril pour autant, le
très bon qui vient d’ici. Selon
moi, cette participation à faire découvrir des horizons littéraires de toutes
origines, fait partie du rôle de l’éditeur. BB : Vous
avez fait allusion tout à l’heure au fait qu’en tant que journaliste, vous
aviez déjà couvert du cinéma. C’est vraiment formidable de découvrir des
films qui nous viennent d’un peu partout.
Je trouve ça très stimulant pour des cinéastes : on est intéressé
à voir des films d’ici, mais on aime aussi regarder des films qui viennent
d’ailleurs. Le cinéma est un marché très
international avec tous les festivals. Si on veut que nos films soient vus, on
n’a pas d’autre choix que de sortir de notre cuisine… ! Alors finalement, c’est la même chose en littérature : on veut lire des auteurs qui nous font découvrir toutes sortes d’univers.
ASH :
Les réactions de nos lecteurs par
rapport aux Allusifs, démontrent en tout cas que votre jeune maison d’éditions,
dès le début, les a intéressés et jusqu’ici, cet intérêt se poursuit de
façon très positive, si l’on en croit les courriels reçus.
On a depuis longtemps à Montréal
le Festival des Films du Monde; désormais, on a également une maison d’éditions
des livres du Monde ! L’objectif de LivresPlus est de faire découvrir à ses lecteurs des «Lectures d’Ici et d’Ailleurs» écrites ou traduites dans la langue française, je ne peux donc que vous féliciter pour votre détermination courageuse et vous inciter à continuer dans cette voie. Car il ne s’agit pas ici d’une mondialisation dans le sens négatif, mais bien d’une ouverture vers le Monde, vers l’Ailleurs et donc une ouverture dans la richesse de l’Humain.
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